REVIEW : Alien Covenant

Alien : Covenant

[on voit tout, on ne voit rien]

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Le lynchage de Prometheus demeure une énigme. Rétrospectivement, le film était plutôt réussi en dépit de quelques bourdes scénaristiques mineures. Sa 3D resplendissante donnait de la profondeur à son esthétique minutieuse et créative, tant dans les variations d’éclairage que dans le remarquable travail des lignes. Il réussissait aussi le pari de poser les bases d’une nouvelle saga sur les terres d’origine de celle que Ridley Scott avait initiée en 1979. Un croisement génial, le temps d’une escale  sur une planète hostile qui se contentait d’enfanter un petit hybride, perdu au fin fond de l’espace mais voué à se reproduire et à migrer pour rejoindre l’univers d’Ellen Ripley. Ce dernier plan de Prometheus, que l’on pouvait trouver anecdotique à l’époque, était en fait bien plus excitant qu’Alien : Covenant tout entier, dénué de mystère et d’ouverture à l’imagination.

Pourtant, les fans du film original se sont montrés si farouches à l’idée de ce nouveau départ que Ridley Scott s’est senti forcé de reprendre les rênes de la saga – après d’innombrables rumeurs autour d’un Alien 5 par Neil Blonkamp – en mettant fin à la belle extension mythologique qu’opérait le scénario de Prometheus. Scott semble vexé de n’avoir rencontré le succès escompté avec son histoire parallèle des origines de l’homme, et balaie d’un revers de main tout l’univers des ingénieurs ainsi que l’ambiance singulière qui se dégageait de sa combinaison d’archaïsme et de futurisme.

Les vestiges de cette aventure écourtée semblent même embarrassants, relégués à un vulgaire flashback apocalyptique, et à quelques éléments de décor tels que la grande nécropole dans laquelle se réfugient les rescapés du Covenant. Pour être bien sûr de ne pas avoir à trop regarder derrière lui, Scott se permet tous les raccourcis, concentrant tous les enjeux du film précédent dans quelques répliques de David, androïde malin devenu une sorte de Dieu créateur. On n’est pas sûr de tout comprendre au premier visionnage, mais il est évident que le cinéaste cherche à fuir les pistes ouvertes par Prometheus au profit du fan service.

Le problème, c’est qu’il n’a pas grand chose d’autre à raconter sur Alien. Tout ce qui a trait au xénomorphe est aspiré dans un maelstrom visuel de série B : images de synthèse peu convaincantes, giclées d’hémoglobine à tire-larigot, profusion de clichés du cinéma d’horreur…pour compenser la déception des fans, le cinéaste a cru bon de transformer sa créature énigmatique en un monstre à décliner sous toutes les formes. Comme si ce nouveau bestiaire suffisait à susciter l’excitation, Scott se contente de faire gesticuler les aliens ancienne génération – qui ressemblent à des petits humanoïdes sauvages albinos – sans prendre le temps d’expliquer la moindre de leurs mutations. Ayant perdu toute forme d’organicité par la virtualité des images de synthèse, ces bestioles surexcitées s’avèrent peu convaincantes. Mais c’est surtout la mise en scène qui manque à ces apparitions : qui oublierait le lent panoramique de Cameron nous faisant découvrir la reine à travers le regard de Ripley à la fin d’Aliens ? Ou encore le génie avec lequel Ridley Scott jouait sur le design intérieur du vaisseau pour dissimuler l’alien dans le film original ? Alien : Covenant ne ménage aucune pause contemplative. Il n’y a plus d’espace pour le regard face à son montage cisaillé qui jette tous ces nouveaux-nés de synthèse à la figure du spectateur, sans subtilité.

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Il y a bien quelques moments séduisants, comme lorsque le réalisateur, dans la première partie du film, rejoue tout Le huitième passager en dix minutes, de l’infection à l’explosion du véhicule en passant par le massacre des personnages restés en retrait pendant la première sortie de leurs coéquipiers. Idée formidable qui laissait présager d’une seconde partie délestée du poids de l’œuvre d’origine, libérée de tous les passages obligés. Mais non, Scott confond référence et recyclage en multipliant les plans iconiques et les rebondissements scénaristiques des films précédents. En faisant poser ses créatures de toutes les couleurs sous tous les angles et toutes les lumières, il oublie que la force d’Alien premier du nom était sa capacité à tendre son récit en retardant la monstration du xénomorphe. Dans Covenant, il faut tout voir, tout de suite. On ne cherche plus rien du regard.

Les personnages humains, tout petits au milieu de ce vivarium délirant, n’ont aucune profondeur. Même l’héroïne endeuillée interprétée par Katherine Waterston surnage à peine dans ce scénario qui n’a rien à envier à son prédécesseur. Rappelons-nous que le Prometheus comptait tout de même à son bord le très beau personnage d’Elizabeth Shaw, dont la blessure psychologique trouvait écho dans une incroyable scène gore d’accouchement forcé.  L’évolution psychologique des personnages devrait être traitée avec attention par tout film se demandant ce qui anime l’humain au-delà de son existence éphémère. On ne peut prétendre à cette odyssée de la vie aux confins de l’espace sans qu’elle ne trouve écho dans un récit intime. Or, rien ne résonne dans Covenant, tout s’enchaîne à un rythme effréné, sur un mode linéaire qui n’ouvre aucun champ de possibles. Le scénario est réduit à une suite de séquences horrifiques téléphonées et expédiées pour empêcher toute réflexion, comme si Alien n’avait jamais été qu’une saga d’épouvante sans enjeux de science-fiction.

Scott s’est passé de ce qui faisait la force de son chef d’œuvre : le sens du rythme. Si les trois premiers films avaient besoin de temps pour se déployer, c’est parce qu’il s’agit d’un paramètre essentiel à toute entreprise de tension psychologique. Prenons l’exemple du facehugger, cet alien au stade larvaire qui s’agrippe au visage des personnages pour injecter un embryon dans leur organisme. A l’issue de la première demi-heure d’Alien, toute l’angoisse de ce processus de fécondation reposait sur sa lenteur, qui laissait l’équipage du Nostromo impuissant et inquiet face à la présence de ce parasite inconnu à bord. A son réveil, Kane (le premier personnage infecté) déclarait ne se souvenir de rien hormis d’un « cauchemar épouvantable ». Pour le spectateur comme pour l’équipage, une interrogation demeurait ainsi en suspend : que s’est-il réellement passé à l’intérieur de Kane durant son sommeil sous l’emprise de la créature ? La réponse jaillissait quelques minutes plus tard sous la forme d’une scène gore imprévisible, au beau milieu d’un repas qui s’annonçait comme un retour au calme. Comme nous connaissons le phénomène, le cinéaste ne s’embarrasse plus avec la temporalité dans Covenant : plutôt que de chercher à créer de nouvelles situations de suspense, il ne fait qu’accélérer le processus pour aller droit au spectacle.

Avec ce dernier film, Scott semble croire que nous n’attendons plus que la reproduction ad nauseam du spectaculaire, mais il nous importe peu en réalité de découvrir que des aliens peuvent s’éjecter par le dos ou par la gorge plutôt que par le thorax des victimes. Ce qui dérange, c’est l’étrangeté et l’inquiétude qui se propagent entre les scènes choc. Comme nombre de films d’horreur récents, Alien : Covenant s’avère sans épaisseur, sans rythme et entièrement soumis à une surenchère d’artifices au détriment de nos peurs les plus viscérales. Sans donner au film le temps de remuer nos tripes comme celles des personnages, Ridley Scott n’est plus que le superviseur d’une myriade d’effets visuels qui ne satisferont que les passionnés de bricolage numérique.

Thomas Manceau

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