REVIEW: Chez Nous, de Lucas Belvaux

Chez Nous

[mais encore ?]

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Dans sa petite ville d’Hénard dans le Pas-de-Calais, Pauline est une jeune infirmière, séparée et mère de deux enfants, qui enchaine les consultations auprès d’une population désœuvrée. Le film a juste commencé et on a déjà l’impression de voir un personnage sorti d’une affiche du Front National. La mise en scène se veut naturaliste, posant à l’image une réalité fidèle à ce que nous connaissons, nous parlant du quotidien de ces zones rurales ou semi-urbaines sans effervescence et dépossédées de leurs forces politiques collectives.

Lucas Belvaux ouvre son film au petit matin, sur quelques plans de paysages quelconques et de portions de routes quasiment vides, puis nous suivons le quotidien de Pauline…à l’image de la française moyenne telle que l’instrumentalise le front national à coups d’interviews télévisées et radiophoniques. Face à cette misère quotidienne à laquelle se confronte notre personnage, Lucas Belvaux choisit temporairement cette approche quasi-documentaire pour décrire la manière dont l’extrême droite et ses multiples porte-paroles prennent place et occupent l’espace. En ce sens, l’image et surtout le son nous rappellent comment symbole et parole se propagent médiatiquement sans contraintes et sans remise en question (prises de paroles de Zemmour en arrière-plan sonore, images et chansons de Patrick Sébastien). Mais cela ne suffit pas à faire du film un objet politique suffisamment intéressant.

Pour beaucoup de critiques, il semblerait que ce film délivre et dévoile des pratiques politiques cachées. Mais elles ne sont pas inconnues, et ce film ne porte aucun point de vue abouti et véritablement intéressant sur les sujets abordés. Oui, le Front National a changé, oui, ses adhérents et ses militants ne sont plus les mêmes et cela, même si le parti entretient toujours des relations avec les groupuscules extrêmement violents qui réalisent ses basses œuvres pour le protéger d’une image raciste et fasciste qu’il veut réfuter. Oui, le Front a deux visages, brillamment incarnés par André Dussolier dans son rôle de médecin de campagne qui embrigade Pauline à coups d’arguments prétendument apolitiques et d’appels au secours (« on a besoin de gens comme toi pour sauver la France »). Mais le sujet brulant du basculement d’une partie de la population vers le Front National ne parvient à rendre le film ni « politique », ni « nécessaire ». Il ne fait, par son traitement cinématographique, que répéter un schéma narratif qui vient se perdre dans les trajectoires attendues du récit. Le point de vue détaché (presque médical) adopté pour l’ouverture est peu à peu contaminé par la trajectoire politique puis intime de Pauline. En d’autres termes, le film ne choisit pas, et c’est ce qu’on peut largement reprocher à Lucas Belvaux: un film abstentionniste, non pas par engagement mais par apolitisme, comme si l’œil du cinéaste avait été débordé par son sujet. Il ne s’agit plus alors d’objectivité, mais d’une neutralité faussement objective qui laisse tomber à mi-chemin un projet intéressant.

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La performance des acteurs est bien réelle malgré une caméra parfois trop collante, une proximité avec les corps souvent injustifiée par la mise en scène. Comme si le cinéma dit « social » devait forcément être proche des corps pour être proche du « peuple » et de son mal-être. Par ailleurs, la relation amoureuse que tisse Pauline avec Stanko, un militant raciste et violent renié par le front et dont elle ignore le passé, devient envahissante et alourdit le film d’un sentimentalisme déplacé malgré la justesse des acteurs.

Il est difficile de comprendre le film et ses multiples intentions qui semblent toutes avortées. L’intérêt de la politique interne au parti est vite balayé et ne montre que ce que l’on sait déjà : la construction médiatique d’une inconnue comme faire-valoir d’un parti en manque de tête d’affiche. Les structures familiales internes ne sont abordées que partiellement, les tensions et les conflits sont réduits à quelques dialogues clichés et convenus, sans suite. De cette instrumentalisation, il ne résultera qu’une ultime séquence passionnelle presque dépolitisée par le conflit amoureux des deux personnages.

Pour conclure, ce film laisse un goût d’inachevé et d’impensé qui le rend au mieux paresseux, au pire volontairement tiède, voire indifférent, et l’on peut se demander si le sujet n’a pas été choisi pour s’assurer un minimum de spectateurs en salles. Le cinéma politique mérite mieux qu’un téléfilm social visant l’unanimité des antifascistes du dimanche, et dont la « véracité documentaire » ne révèle rien qui ne soit déjà connu. Le problème ne tiendrait-il pas dans le fait que, malgré les preuves et les connaissances accumulées, le cinéma politique ne réussisse plus à assumer un point de vue, aussi discutable soit-il ?

Théo Martineaud

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