[BONUS] Juste la fin du monde

Juste la fin du monde

[juste parler au fantôme]

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Après douze longues années d’absence, Louis (Gaspard Ulliel) revient voir sa famille pour leur annoncer sa mort prochaine. Pour ses proches, il est l’auteur reconnu et la figure intellectuelle qui incarnent la réussite. De cette situation issue de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Xavier Dolan tire un film fort dans lequel la proximité étouffante des corps et des visages avec la caméra nous embarque dans la violence d’une famille qui ne se comprend pas. C’est là l’un des enjeux du film: faire de chaque personnage un registre émotionnel et un langage, aussi verbal que corporel, en inadéquation avec ceux qui l’entourent. Charnel et oral, le film travaille les corps en nous faisant presque oublier les acteurs qui se cachent derrière: Gaspard Ulliel notamment, mais aussi Vincent Cassel dans le rôle d’Antoine (le frère), Marion Cotillard dans le rôle de Catherine (la belle sœur) et Léa Seydoux qui incarne Suzanne (la sœur cadette).

Le film se prête à première vue à l’analyse des rapports de force et des violences qui submergent le fragile cocon familial. Mais au risque de vous surprendre, Juste la fin du monde est un film de fantômes dans lequel Louis est déjà mort. C’est ce que chaque séquence montre plus ou moins métaphoriquement. Tout d’abord, l’ouverture floue qui dévoile l’oreille du personnage nous oriente sur sa présence évanescente qui trouble le reste des personnages. Chaque dialogue devient l’occasion de décliner des images troublées ou éclatées, qui submergent le reste de la famille, et expriment tour à tour des deuils envahissants et incompatibles, se disputant une mémoire diffractée dans des affects violents. Qu’il s’agisse des reflets du visage de Louis ou des évanescences des odeurs et des flashbacks, ou encore du contrechamp en raccord regard sur l’extérieur de la cabane lorsque Louis embrasse sa mère Martine (Nathalie Baye), toutes ces séquences suggèrent l’absence d’une figure du passé que chaque personnage reconstitue différemment.

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C’est de ces divergences mémorielles que naissent les multiples conflits. Louis est déjà mort, il n’a donc nul besoin de l’annoncer à sa famille qui a déjà acté sa disparition depuis douze ans. Dès lors, le psychodrame familial prend une toute autre mesure. Les dialogues deviennent des monologues dans lesquels les personnages parlent à un mort dont la faiblesse des souvenirs et la rancœur ne parviennent à les consoler de sa disparition. La force de cette lecture spectrale donne au film sa puissance cinématographique. Peu importe qu’elle soit kitsch, plaisante ou non, une chanson qui nous rappelle un mort sera toujours une source émotionnelle puissante. Comme la trace de la main sur la vitre de l’ancienne chambre de Louis, l’enfant mort revient frapper à la porte et s’aperçoit des minces souvenirs qu’il a laissés à sa famille, au profit d’une absence intolérable, une vie parisienne fantasmée qui ne nous sera jamais montrée.

Les gros plans sur les visages deviennent à leur tour les indicateurs des souvenirs et des traces inscrites chez nos personnages. Les paroles prononcées et les conflits verbaux montrent des personnages partageant une même langue mais plus le même langage. De là naissent la littérarité du film et l’importance capitale du texte. Souvent à côté, les dialogues expriment l’impossibilité de prononcer des paroles qui pourraient réunir cette famille, en proie à la violence de deuils solitaires qui ne se s’énoncent pas devant Louis, incarnation d’un fantôme venant hanter la mémoire de ses proches.

Théo Martineaud

 

Notre critique du film

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