REVIEW: La La Land, de Damien Chazelle

La La Land

[let the fools dream]

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On ne peut pas comprendre La La Land sans le situer à la fois dans le parcours de Damien Chazelle, dans le paysage hollywoodien et dans le monde culturel contemporain. S’il s’agit du troisième long-métrage de ce très jeune cinéaste, il n’a réalisé pour ainsi dire qu’un seul film : celui de sa jeunesse, avec ses désirs et ses angoisses, et son expérience du monde hostile à braver pour défendre ses aspirations artistiques. La La Land est le calque grandiose de ses deux prédécesseurs, le discret mais déjà très abouti Guy and Madeline on a Park Bench (partagé entre Godard, Jacques Demy et Miles Davis) et le très remarqué Whiplash (drame violent sur l’apprentissage du jazz ayant triomphé dans la plupart des festivals internationaux).

L’histoire est des plus simples : Sebastian (Ryan Gosling), pianiste de jazz désabusé et peinant à joindre les deux bouts, fait la connaissance de Mia (Emma Stone), une jeune serveuse se rêvant actrice. La naissance d’une relation entre deux romantiques qui devront résister à l’épreuve  d’une vie partagée entre leurs projets artistiques et les contraintes qu’ils impliquent. On ne sait pas ce que le cinéaste réserve pour la suite de sa filmographie, mais La La Land synthétise la naïve et délicieuse passion de Guy and Madeline et la lucidité brutale de Whiplash. C’est entre ces deux pôles que le cinéma de Chazelle trouve sa force.

Mais avant de défendre corps et âme le beau message de son auteur, il convient de souligner les indéniables qualités purement cinématographiques de ce premier grand film de 2017. La spectaculaire séquence d’ouverture donne le ton : le film est placé sous le signe d’une nostalgie du cinéma classique qui se traduit par une énergie folle et insoupçonnée, dans une ambiance rétro jamais poussiéreuse. La La Land est un film chorégraphique. Il y a de nombreux ballets humains, bien entendu, des danseurs d’autoroute qui ouvrent le film jusqu’au public déchaîné d’un concert de nu jazz, en passant par les pas romantiques d’Emma Stone et Ryan Gosling. Mais depuis Guy and Madeline, Chazelle a aussi démontré que la mise en scène est elle-même une danse que les acteurs accordent à la caméra. Cette dernière virevolte au rythme fluctuant des mouvements humains, ici plus qu’ailleurs partagés entre la performance et le naturel des gestes quotidiens. Aussi n’est-il pas surprenant de voir surgir quelques pointes d’humour cadencées, comme lors de cette courte séquence où Sebastian emprunte une rue à sens unique et repart illico en marche arrière pour éviter la collision avec un autre véhicule lancé à vive allure. Le film compte autant de tours de force (certains plans longs sont sidérants) que de doux moments de grâce (Chazelle filme aussi parfaitement les regards et les infimes variations de jeu). Il est évident que le cinéaste est absolument passionné, par le travail de réalisation comme par la musique, et La La Land est irrigué par cet amour débordant et authentique.

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Le spectateur ne doit pas se laisser abuser par le kitsch multicolore des décors et des costumes, ni par le sujet en forme d’hommage au cinéma classique : La La Land n’est pas un film passéiste mais un témoignage mélancolique qui met en exergue les hiérarchies mouvantes de l’art. Non seulement Damien Chazelle s’attarde avec un lyrisme maîtrisé sur la situation précaire des artistes rêveurs (sans l’ironie névrosée d’un Woody Allen), mais il rappelle du haut de ses 32 ans que les formes artistiques dominantes ne sont jamais figées. Le jazz fut une pratique populaire avant d’être isolé au sein d’une culture d’élite, et rien n’indique qu’un vent de fraîcheur fédérateur ne puisse à nouveau souffler sur les soirées syncopées des « clubs ». L’espoir d’un art renouvelé et partagé peut être récompensé au prix des sacrifices de certains artistes durant les heures difficiles de la culture populaire. Comme pour dire que Justin Bieber et Miley Cyrus ne règnent qu’au creux d’une vague qui un jour déferlera avec la promesse d’une transformation.

Certes, le film se clôt sur le constat amer d’une existence partiellement satisfaite pour les deux héros, mais il montre aussi pendant deux heures que les fantasmes artistiques, si naïfs soient-ils, sont pour beaucoup dans la beauté de la vie. Le cinéma y est exalté comme un art de la rencontre, osant tous les anachronismes, toutes les dissonances, tous les mariages de tons et de registres les plus improbables. Peu importe qu’il s’agisse cette fois d’une comédie musicale romantique, et tant mieux si cela peut raviver en certains le souvenir du cinéma classique hollywoodien qui accueillait volontiers des films aussi légers que Chantons sous la pluie ou Un Américain à Paris. Ce que Chazelle a su répéter  – entre autres – en trois temps et sur trois tons, c’est qu’aucun conflit ne s’impose entre les avant-gardistes et la jeunesse passionnée par ses modèles d’hier. La façon dont ce jeune réalisateur laisse s’exprimer la diversité des modes de pensée, des discours sur l’art et des conceptions de la vie, est enthousiasmante. La séquence finale, quelque peu dysphorique, peut faire couler quelques larmes. Mais on ressort de ce film avec la sensation rassurante que le monde d’aujourd’hui n’est pas hermétique à la fougue juvénile et aux fools who dream, pour citer l’une des plus belles chansons interprétées par Emma Stone. La La Land est un petit bijou, dont les images sont à tomber et dont le discours est porté par un ensemble de mélodies non moins séduisantes.

Thomas Manceau

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