REVIEW: Nocturnal Animals, de Tom Ford

Nocturnal Animals

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NOCTURNAL ANIMALS

Tom Ford est un cas pour le moins singulier. Styliste émergeant dans les années 1990 en faisant notamment le succès mondial de l’entreprise Gucci, il s’est essayé pour la première fois à la réalisation en 2009 avec A Single Man, étrange psychodrame introspectif tiraillé entre ses maniaqueries visuelles de publicitaire et un certain sens du rythme, qui malgré tout laissait timidement entrevoir un cinéaste. Alors ostensiblement inspiré par Wong Kar-wai, il mettait à profit ses indéniables talents d’esthète dans la réalisation d’un film de deuil qui avait l’originalité d’être plus cérébral que tire-larmes. Nocturnal Animals est intéressant en ce qu’il fait peut-être la lumière sur le véritable enjeu du cinéma de Tom Ford. Le film est sensuel sans jamais être séducteur, esthétiquement irrésistible mais impénétrable…bref, difficile à voir autant qu’à commenter.

Susan (Amy Adams) est une galeriste de Los Angeles, jouissant d’une relative notoriété mais lasse de l’univers faussement original de l’art contemporain, et de son mari qui s’éloigne d’elle un peu plus chaque jour. Un matin, elle reçoit un manuscrit de la part de son ex-époux Edward Sheffield (Jake Gyllenhaal). Il s’agit d’un roman intitulé Nocturnal Animals, thriller sordide relatant le meurtre d’une femme et de sa fille par des voyous texans, puis l’enquête menée par le mari (Gyllenhaal toujours) accompagné d’un policier aux méthodes peu orthodoxes (Michael Shannon). Le film développe ainsi trois récits enchâssés: le présent de Susan errant dans sa glaciale demeure ultramoderne, l’histoire du roman dont la lecture donne lieu à ses propres images, et la série de flashbacks qu’elle déclenche, illustrant les souvenirs de la relation passée de Susan et Edward. Un scénario dense servi par un casting de choix (chacun tient parfaitement son rôle), une photographie souvent sublime, une bande originale très élégante et une mise en scène qui tient la route.

Gageons que Nocturnal Animals n’est pas seulement l’un de ces films prise de tête aux nœuds scénaristiques indémêlables avant leur conclusion, et que si les illustrations du roman pèsent souvent sur l’ensemble, elles lui confèrent paradoxalement une certaine profondeur pour peu que l’on prenne le recul nécessaire. Le sens du film est difficilement intelligible à première vue, étouffé par toutes ces superpositions narratives. Pourtant, on continue d’y penser après la séance, et il s’avère plus intéressant à décomposer après coup. Le parallèle effectué par le film entre l’ouvrage et les événements personnels dont il est inspiré est certes un peu grossier: l’écrivain esseulé vengeant son cœur brisé par sa plume assassine est une histoire somme toute banale. Mais la neutralité de Tom Ford qui n’épargne personne dans le final ultra-violent du film invite à mener sa propre enquête pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de cette romance impossible à l’issue malheureuse. Après tout, qu’est-ce qui pousse à croire les images que produit l’esprit de Susan à partir du livre ? Cette question soulevée par le choix d’un point de vue unique révèle le caractère ludique de Nocturnal Animals, la possibilité pour le spectateur de comparer ce que le film lui présente comme réel (Susan lit un livre et se souvient de son passé avec l’écrivain) avec le calque de la fiction dans la fiction (les images créées par Susan à partir de l’ouvrage).

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A bien y réfléchir, si le contenu du roman (ou du moins l’imaginaire de Susan qui y est associé) est si pesant pour le film, c’est peut-être parce que tout y est irréaliste, à commencer par le comportement et le statut des personnages. La confiance aveugle du policier en Edward (possible reflet idéalisé de Susan qui n’avait aucun espoir en ses travaux d’écrivain) est contrebalancée par une attitude étrange et inquiétante qui les conduira bien au-delà du cadre légal. Qui les meurtriers représentent-ils dans la réalité ? Sans doute Susan et son nouveau mari, complice de l’avortement de l’enfant d’Edward. Difficile de nier le cynisme de ces associations. Mais dans ce jeu de transpositions accusateur, Edward lui-même est affecté, son personnage devenant responsable d’un crime en se vengeant symboliquement de son ex-femme. Les idéaux, les secrets et les idées noires se transforment en éléments de suspense dans la fiction, mais leur exacerbation irréelle dérange. Elle permet au film de résister au spectateur, qui s’accroche plus (en vain) à ce thriller parallèle qu’à la tragédie du couple, qu’il se contente pourtant de rejouer de manière excessive à travers des archétypes du néo-noir.

Nocturnal Animals n’est pas toujours agréable en dépit de sa plastique impeccable, mais il interroge sur notre soif de fiction et sur ce que le phénomène d’identification peut avoir d’absurde. Tom Ford, dont le style est encore inabouti et quelque peu brouillon, opère ici une forme de mise à nu des ficelles de son cinéma (qui ne cache pas ses inspirations, les bizarreries de Lynch étant les plus évidentes). Il signe un film témoin, celui d’un cinéma contemporain manipulateur qui se préoccupe plus de l’après-séance du spectateur que des effets d’immersion. Si le tout manque d’émotion et de légèreté, cette possible apostrophe au consommateur d’images demeure intrigante, et ne manque pas d’ironie de la part d’un influent créateur de mode.

Thomas Manceau

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