REVIEW: Paterson, de Jim Jarmusch

Paterson

[variations en prose]

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Tout commence par un éveil, celui d’un couple, ou plutôt celui de Paterson. A la fois ville du New Jersey et foyer poétique américain, c’est aussi le nom de notre personnage interprété avec une majesté quotidienne par Adam Driver (vu dans Star Wars: Le Réveil de la Force de J.J. Abrams, mais aussi Frances Ha de Noah Baumbach). A peine sortis du lit conjugal, les contre-plongées successives du début du film nous révèlent l’intérieur de sa maison avec douceur, bercé par une routine apaisante. Quelques plans suffisent à la réalisation de Jarmusch pour nous emporter dans une nouvelle balade contemplative. Chaque jour, les événements contés avec parcimonie par le réalisateur font l’objet d’une variation poétique par le biais des actes et des mots de Paterson. Chauffeur de bus et poète à ses heures, il est le personnage central du film. Vivant avec sa compagne Laura (Golshifteh Farahani) dans une petite maison de banlieue, le film est rythmé par les sept jours de sa semaine et se module dans le cadrage itératif des décors quotidiens

C’est dans cet intervalle circonscrit (la ville de Paterson – le lieu) et répétitif (les journées de travail de Paterson – le personnage) que le film travaille sa matière poétique. Les poèmes de Paterson (également nom du célèbre recueil de William Carlos Williams dont il sera question dans le film) nous sont lus par le personnage, mais ils s’inscrivent également sur l’image. Dans une police manuscrite, les lettres s’exposent sur son quotidien, elles nous parlent en détail des objets de sa routine pour ouvrir un environnement prosaïque à la poésie par les sentiments profonds qui le traversent.

Et c’est bien à ce jeu-là que Jarmusch excelle, celle de la subversion poétique qui transforme une situation banale en ressort comique et crée des décalages dans la représentation du quotidien. Dès ses premiers films, le cinéaste nous montrait comment rendre une action banale inoubliable (voir ou revoir le vol de voiture d’Aloysious Parker dans Permanent Vacation, 1981), et cela grâce à une mise en scène millimétrée et minimaliste, doublée d’un fin sens du rythme. Ici, Jarmusch construit son poème autour d’un quotidien on ne peut plus banal, mais peu à peu, il montre comment les mots et les thèmes surgissent, soulignant avec humour la beauté de leurs apparitions et disparitions. Le film joue alors avec ses spectateurs à la manière d’un poème, grâce à une structure musicale faite de variations et de rimes internes. Ainsi, un plan qui nous a été présenté peut réapparaître quelques minutes plus tard sous un jour légèrement différent. Par exemple, dans le bar où Paterson va boire sa bière tous les soirs, nous retrouvons les mêmes photographies des personnalités ayant un rapport avec la ville de Paterson. Mais un jour, le patron décide d’épingler la photo d’Iggy Pop (ami et acteur de Jarmusch dans Dead Man, 1995, ou encore Coffee and Cigarettes, 2003), élu homme le plus sexy dans les années 70. Par ce souci du détail, Jarmusch s’inclut dans son film et joue de sa filmographie comme d’une routine qui devient elle aussi une ressource poétique. A ce jeu de citations et de clins d’œil réflexifs s’ajoutent les lamentations amoureuses d’Everett au comptoir, remarquablement drôles, et la réflexion décalée du patron sur sa carrière d’acteur.

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Plus tard, sur le chemin de sa promenade journalière, Paterson croise Method Man (membre du Wu Tang Clan et acteur de Jarmusch dans Ghost Dog, la Voie du Samouraï, 1999) qui travaille son texte de rap dans une laverie. Avec son jeu détaché et minimaliste, Adam Driver (un nom prédestiné qui vient s’ajouter aux jeux de mots du film) devient une sorte d’héritier des anciens dandys aventureux de Jarmusch. Le mouvement des mots et ses répétitions journalières prennent le relai de cette fuite en avant qu’incarnaient ses précédents personnages dans les années 80 et 90. L’humour des situations anodines et les répétitions attendues participent à créer des respirations entre les scènes les plus poétiques, accompagnées de surimpressions et de fondus au noir. Mais, loin de créer de véritables césures filmiques, ces moments consolident l’unité du film et s’intègrent parfaitement au reste du récit, si toutefois on peut employer ce terme. Car il n’est pas nécessaire de s’évertuer à chercher la richesse d’un récit classique, comme le savent les habitués du cinéma de Jarmusch.

Sans faire un film sur la poésie, Jarmusch recherche son éclosion au quotidien. C’est dans cet exercice que le film acquiert toute sa puissance et son profond humanisme, car il n’est pas question ici de faire de cette littérature un objet sacré, un fétiche inaccessible et insaisissable ou encore une pratique bourgeoise. Au contraire, la poésie nait partout à qui veut bien la voir et l’entendre. Qu’elle soit inscrite sur l’écran de cinéma ou bien qu’on entende ses fluctuations – en vers comme en prose – à travers les voix des personnages, la poésie nait partout. Elle nait dans les poèmes minimalistes proches des Haikus, dans les jeux de mots, dans le texte rappé de Method Man, et même dans les lamentations d’un collègue de Paterson. Dans ce tumulte verbal, la poésie quotidienne de Paterson (les textes sont de Ron Padgett) part de l’infime pour effleurer l’absolu, l’amour en premier.

Combien de films  mettent tout en œuvre pour nous rendre sensibles à leur intelligence ? Bien trop peu, raison de plus pour ne pas passer à côté de Paterson. Voilà enfin de l’infime, des tout petits riens pris comme objets nobles et dignes d’attention. Encore une preuve que le cinéma est encore cet art poétique dont l’œil mécanique n’entrave pas l’humanité du cinéaste, ni sa capacité à sublimer ses sujets et à rendre ses spectateurs si ce n’est plus intelligents, plus réceptifs à ce qui les entoure au quotidien. A la fois subtil et accessible, Paterson nous entraine sans peine dans sa déambulation routinière. La forme du film et le propos de ses personnages permettent à Jarmusch de poursuivre ses errances sur un itinéraire plus paisible.

Théo Martineaud

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