REVIEW: Premier Contact, de Denis Villeneuve

Premier Contact

[images de nos souvenirs prochains]

premier-contact-visuel

Denis Villeneuve nous avait laissés en 2015 sur les images  d’un film brutal et ardent, Sicario, violente plongée dans l’univers des cartels mexicains qui lui avait valu les honneurs de la sélection officielle à Cannes. Cette année, c’est à la Mostra de Venise que fut révélé Premier Contact, récit d’une rencontre extra-terrestre mettant en scène Amy Adams, Jeremy Renner et Forest Whitaker. Autant dire qu’à peine un an avant la sortie de Blade Runner 2049, le réalisateur québécois s’avère tout à fait convaincant dans ce premier essai à la science-fiction.

Enemy s’ouvrait sur un cours de philosophie dispensé par son personnage central, et c’est à nouveau dans un amphithéâtre universitaire que Villeneuve dévoile ici son héroïne, Louise Banks, enseignante experte en linguistique endeuillée par la disparition prématurée de sa fille. Le film avance à toute allure vers le point de départ de son intrigue: l’apparition dans le monde de douze gigantesques vaisseaux spatiaux ovoïdes, en lévitation aux quatre coins du globe. Louise est engagée par le gouvernement américain pour tenter d’entrer en communication avec les êtres énigmatiques que renferment ces grands monolithes noirs.

Premier Contact sera inévitablement comparé au récent Interstellar de Christopher Nolan, mais entre évidemment en résonance avec le Contact de Robert Zemeckis (1997), dont l’intrigue présentait des enjeux similaires. Le scénario, signé Eric Heisserer d’après le roman L’Histoire de ta vie de Ted Chiang, se déroule clairement, selon une mécanique cyclique simple mais excitante. Après quelques allers-retours dans le vaisseau et les premiers tâtonnements linguistiques de Louise, une voix off (celle de Jeremy Renner) prend le relais quelques instants pour narrer la consolidation des liens noués entre les êtres humains et leurs visiteurs au fil des jours. La distinction majeure avec le film de Nolan s’explicite par exemple dans ce geste simple, qui substitue à l’auto-explication constante et parfois plombante d’Interstellar une voix de conte, portée par les mélodies du compositeur Johann Johannsson qui soulignent ce merveilleux emballement que suscite l’apprentissage de la langue. De nombreux temps forts du film sont ainsi marqués par une agréable sensation d’éveil, la progression dramatique adoptant le rythme d’avancement des linguistes.

premier-contact-photo-962138

La crainte à l’idée que Premier Contact se réduise à un poncif lourdingue (l’importance de renouer le dialogue avec l’étranger) est sans cesse dissipée par son récit introspectif et imprévisible, qui ne sacrifie jamais l’excitation du fantastique par prétention intello (petit défaut qui rongeait parfois Enemy ou Incendies) ou un besoin trop évident de coller à l’actualité internationale. On retrouve ça et là une imagerie familière de l’invasion extra-terrestre apocalyptique (du soulèvement des populations filmé dans la rue au smartphone, jusqu’aux visioconférences interétatiques), mais celle-ci demeure discrète et cède en grande partie sa place au point de vue des personnages. Aussi le film se recentre-t-il sur la subjectivité de Louise, en parasitant notamment de nombreux dialogues par l’irruption de flashbacks dans lesquels elle revoit sa fille disparue. On a pu lire à droite et à gauche que Villeneuve empruntait pour ces images le style du tandem Terrence Malick-Emmanuel Lubezki. Or si le travail photographique de ces réminiscences visuelles (silence et inserts sur les visages et différentes parties du corps, travail du flou et lumière naturelle) peut rappeler certains plans des derniers films de Terry, le sens produit par ces images et leur montage est à des années lumière de ce que nous donne généralement à voir le réalisateur d’A la merveille et The Tree of Life. Ici, les plans de souvenirs apaisés sont assénés par un montage qui les fragmente, les fait surgir de manière inopinée comme les assauts d’une migraine. Et pour cause: la révélation finale se fera bien à l’issue d’une série de flashbacks épuisants et incohérents pour Louise. Une mémoire visuelle constituée en un temps si loin, si différent du présent qu’elle ne fait plus sens dans la chronologie des événements.

Visuellement, le film s’accorde aussi à l’histoire qu’il raconte, particulièrement grâce à l’élégance graphique de sa direction artistique et de ses effets spéciaux. Tout depuis l’apparence des vaisseaux jusqu’au design des aliens renvoie à une forme d’épure, une simplification des formes qui réduit la représentation à l’essentiel, de la même façon que Louise s’évertue à défendre un système de communication élémentaire. Dans Premier Contact, les extra-terrestres s’expriment en sécrétant par leurs tentacules une encre noire qui dessine des symboles circulaires dont les lignes fluctuantes font varier le sens. La trouvaille visuelle magnifie l’idée de scénario, simple et touchante. Le film est un anti-blockbuster, un divertissement anti-spectaculaire – exception faite de quelques moments de bravoure dans la mise en scène des anomalies gravitationnelles à l’intérieur du vaisseau – et s’il s’avère si beau et réconfortant, c’est aussi parce qu’il soulage le cinéma grand public de ses boursoufflures visuelles et scénaristiques. Voilà un petit film à l’étonnante retenue, qui s’avance sans montrer ses muscles dans une science-fiction intimiste, conscient que cette étiquette de genre ne le condamne pas plus à la débauche visuelle qu’aux acrobaties cérébrales.

167803-jpg-r_1920_1080-f_jpg-q_x-xxyxx

Le son et la musique ne sont pas en reste, traduisant autant les inquiétudes humaines à grand renfort de basses ronflantes, que l’effervescence créée par la rencontre, exaltée par un chœur de voix mystérieuses entremêlées à la manière du Lux Aeterna de Ligeti. En dehors de la bande originale, un seul thème résonne: le sublime On the Nature of Daylight composé par Max Richter, qui ouvre et clôt le film avec la même puissance émotionnelle. Cette « lumière du jour », qui vient caresser la séquence d’introduction et les dernières images, se joue (comme le titre du film) de la chronologie relativisée par cette histoire. Il n’y a en réalité ni boucle, ni portion temporelle délimitée; le temps est une dimension dans laquelle il devient possible de naviguer, parmi des souvenirs qui se confondent avec des visions de l’avenir. Alors se pose sans doute la grande question du petit film: que changerait-on s’il nous était donné le pouvoir d’anticiper l’avenir, et dans quelle mesure pourrait-on faire confiance à cette aptitude ?

Si le deuil apparaît pour la énième fois comme une clé d’intrigue ouvrant l’ultime brèche par laquelle l’héroïne doit oser passer afin de résoudre l’équation scénaristique, il est ici introduit comme un faux repère, auquel on s’accroche aveuglément jusqu’au dénouement. Dénouement inouï qui passe d’un effet de sidération – lorsque l’on comprend le twist – à une émotion foudroyante – lorsque l’on comprend le film. Premier Contact est ainsi doté d’une fin à double détente, convoquant les larmes après l’excitation en dépassant l’effet d’affliction par l’intelligence de son ouverture. Le dernier geste gracieux de Villeneuve est d’épargner à son personnage le cynisme d’une conclusion fataliste en soulignant la conscience de son choix, si rude soit-il. Le paradoxe temporel de Premier Contact est l’un des plus bouleversants qu’il nous ait été donné de voir au cinéma, car il ne s’arrête pas au coup de force, au « truc de scénario », mais confère un souffle au film dans ses derniers instants. La révélation finale, faite au personnage en même temps qu’au spectateur, est belle et triste à la fois, comme les effets du temps qui pour l’heure nous demeure insaisissable.

Thomas Manceau

Publicités

5 réflexions au sujet de « REVIEW: Premier Contact, de Denis Villeneuve »

  1. Ton article est très agréable à lire en tout cas et tu vends sacrément bien le film… J’ai hâte de pouvoir m’en faire mon propre avis. Sicario, du même réalisateur, m’avait un peu laissée dubitative malgré l’ambiance et « l’esthétisme » de l’ensemble (que j’avais trouvé fantastique).

    J'aime

  2. Je ne suis pas certain que Premier Contact soit de bon augure pour la suite du mythique Blade Runner. Ses qualités de réalisateur sont indéniables mais à mon sens il hérite trop souvent de scénarios un peu trop léger. C’était le cas avec Sicario. Premier contact se veut être une réflexion sur le langage et l’étranger mais elle plane en surface sans jamais nous questionner vraiment. La mise en scène du réalisateur canadien devient du coup un peu trop ambitieuse pour un récit qui ne fait pas le poids.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s