REVIEW: La Fille de Brest, d’Emmanuelle Bercot

La Fille de Brest

[pourquoi jouer sans médiator]

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Dès la première scène (une opération à cœur ouvert filmée en gros plans) le ton est donné : la réalité jusqu’alors cachée sera montrée de manière crue, quitte à parfois déstabiliser le spectateur. Cette réalité, c’est celle que les dirigeants du laboratoire ne souhaitent pas voir et dont ils sont pourtant responsables : la mise sur le marché d’un médicament ayant provoqué la mort de plusieurs centaines de patients. C’est ce nouveau témoignage qui sert de fil conducteur au huitième film d’Emmanuelle Bercot, toujours aussi efficace dans ces tableaux de société modernes. Avant d’être un « thriller politique » ancré dans son époque, le film est avant tout le beau portrait d’une femme nageant à contre-courant des opinions majoritaires, dont le nom est devenu familier du public français. Interprétée avec brio par l’actrice danoise Sidse Babett Knudsen (connue des sériphiles pour le rôle de Theresa dans Westworld), Irène Frachon nous est donnée à voir comme une femme courageuse, dont l’humour et la bravoure viennent se heurter à la placidité des responsables du laboratoire. Son portrait, autour duquel se déroule donc l’intrigue du film, n’est pas sans rappeler celui d’Erin Brockovich autre lanceuse d’alerte seule contre tous dans le film éponyme réalisé par Steven Soderbergh en 2000. De fait, La fille de Brest s’inscrit dans la lignée de films d’investigation qui, depuis Les hommes du président jusqu’au récent Spotlight, nous tendent un miroir de notre époque et en interrogent les errements. Les emprunts aux codes des séries américaines ou des thrillers à la Michael Mann sont parfois très appuyés et évidents.

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Pourtant, l’utilisation d’une forme vive, faite de plans toujours mobiles organisés par un montage au rythme haletant permet à Bercot de mettre les faits en lumière avec précision sans sacrifier le divertissement par un clacissisme plombant comme chez McCarthy (Spotlight). Cette alliance de rigueur et de spectaculaire dégage par ailleurs un espace de jeu qui conduit parfois à quelques parenthèses sentimentalistes dispensables, mais la réalisatrice évite presque toujours les pièges d’une représentation trop manichéenne (Jacques Servier, le fondateur du labo, n’apparaît d’ailleurs pas dans le film). Bercot développe ses personnages avec un souci du détail qui concourt pour beaucoup à l’atmosphère réaliste du film, associant les qualités fictionnelles du scénario (jusque dans l’écriture de certains personnages secondaires) à la richesse documentaire du sujet. Sans abuser de la shaky cam, lieu commun du thriller politique, Emmanuelle Bercot fait tournoyer sa caméra autour des personnages en faisant de l’image un écho aux tensions et à la fragilité d’un système prêt à imploser.

Lors de sa projection au Poitiers Film Festival en présence de la réalisatrice, le film fut accueilli par une standing ovation qui semblait autant s’adresser à Emmanuelle Bercot pour son œuvre humaine et saisissante qu’à la véritable Irène Frachon, héroïne des temps modernes dont le courage et l’abnégation ont permis de sauver de nombreuses vies. La fille de Brest est donc une œuvre pertinente et percutante, prouvant qu’il est encore possible d’espérer une victoire de David contre Goliath.

Alban Couteau

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