REVIEW: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach

Moi, Daniel Blake

[trop tard]

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Chantre du cinéma social anglais couvrant la fin du XXème siècle et le début du XXIème, Ken Loach s’est imposé sur la scène cinématographique internationale avec des films importants comme Kes (1969), Land and Freedom (1995), Le vent se lève (2006) ou encore plus récemment Looking for Eric (2009) et La Part des anges (2012). Dans Moi, Daniel Blake (2016), Palme d’Or au dernier Festival de Cannes, Ken Loach poursuit sa recherche entre fiction et documentaire sur les classes laborieuses à travers le chômage structurel de masse qui touche les plus vulnérables d’entre nous. Avec une forme minimaliste dans la grammaire cinématographique employée (voir le montage cut et quelques fondus au noir répétés), mais aussi un récit concentré sur les destins croisés de Daniel (Dave Johns), un charpentier qui doit arrêter de travailler après un accident cardiaque, et de Katie (Hayley Squires), une mère célibataire avec deux enfants qui a été forcée de quitter Londres pour des raisons économiques, Ken Loach se concentre sur la misère contemporaine, les résistances et les solidarités qu’elle produit tant bien que mal. Avant d’être plus critique, nous devons souligner le regard humaniste de Ken Loach qui n’a rien perdu de sa tendresse et de son soutien envers ces nouveaux prolétaires. Les scènes d’exposition révélant les mécaniques de la misère actuelle pourraient être stéréotypées et voyeuristes, mais K. Loach parvient à transformer l’empathie sentimentale en empathie politique à l’aide d’une caméra qui prend son temps et accompagne ses personnages avec pudeur. Grâce à cette distance, la dimension documentaire du film nous montre les rouages et les apparences du Pôle Emploi anglais. Ce travail d’exposition entre l’image donnée d’un statut (celui de chômeur) et celle d’une institution (le « JobCentre ») nous révèle l’un des enjeux principaux du film : le rapport entre incarnation et désincarnation. D’un côté Daniel, le travailleur manuel, malade et affaibli, ou bien Katie, sa jeune amie rongée par la faim, représentent l’incarnation d’une misère qui creuse les sillons de corps qui entrent en résistance. De l’autre côté, les agents zélés du JobCentre répètent des phrases toutes faites avec un automatisme perturbant. Les appels téléphoniques sont-ils réalisés par des humains ou des robots ? De la désincarnation des voix à l’évanescence des écrans informatiques ou des « Paper Board » auxquels Daniel est obligé de se conformer, le périple administratif s’impose comme une dépersonnalisation, la perte d’une identité sociale doublée d’une entité corporelle. A cela, la froideur de la photographie ajoute au terne des situations sociales un aspect monochrome qui pousse le déterminisme dans son aspect le plus violent, celui d’un devenir social invisible.

Maintenant, sortons un peu du film et de sa structure. Il est indéniable que la dernière Palme d’Or fut remise à Ken Loach comme un hommage, presque posthume, à l’un des grands représentants de ce qu’on a pris coutume d’appeler le « cinéma social ». En ce sens, on peut légitimement se poser la question du sens politique de cette palme. Les paillettes du Jury cannois sont-elles devenues la poudre sociale de ces situations intenables ? Ne sont-elles pas plus largement les reflets d’une empathie apolitique bon teint ? Il est certain que Moi, Daniel Blake n’est pas le meilleur film de Ken Loach, mais peu importe, nous retiendrons l’humanité de ses personnages et la violence de certaines scènes qui nous portent loin, bien loin des films dits « sociaux » comme le récent La loi du marché de Stéphane Brizé, lui aussi ovationné au précédent festival de Cannes…

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Finalement, on peut se demander si cette palme ne dessert pas plus le film qu’elle ne le promeut. On pourra toujours s’indigner dans les cinémas labellisés des centres-villes en voyant la misère qu’on ne voit plus à coté de nous chaque matin. En ce sens, le film a déjà un temps de retard car l’invisibilité sociale est déjà une réalité. Nous rejoignons ici l’un des problèmes du film : il nous montre ce que nous savons déjà et ce que certains d’entre nous vivent déjà. Dès lors, la force réaliste d’une image documentaire perd de sa superbe dans le labyrinthe téléphonique et informatique que nous connaissons trop bien. A ce film, à son public et à ses défenseurs, on pourrait conseiller Pôle emploi ne quittez pas de Nora Philippe, Attention danger travail de Pierre Carles ou encore le film Louise Wimmer de Cyril Mennegun. Cette distinction cannoise étonne dans un paysage cinématographique qui a déjà abondamment nourri la question, mais dont les réalisateurs et les films sont généralement tus.

Le pavé dans la mare n’est qu’un grain de sable dans l’océan. Mais K. Loach poursuit sa tâche et maintient sa ligne. L’intérêt principal du film tient alors dans l’interprétation sensible et incarnée que proposent les acteurs. On comprend mieux l’unanimisme de la réception du film, définitivement plus centrée sur l’interprétation et la figure emblématique de son réalisateur que sur le propos politique qu’il énonce. Car il faut tout de même souligner la trajectoire intéressante et documentée qu’a pris le cinéma de Ken Loach à travers les divers mouvements sociaux qu’il a filmés (de la guerre d’Espagne et du combat collectif au combat individuel contre la pauvreté en passant par les activités de résistance de l’I.R.A), le tout en prenant pour objet la figure du prolétaire britannique et de son évolution. Ensuite, Ken Loach a maintenu un regard critique et humaniste doublé de positions politiques et de revendications assumées tout au long de sa carrière. Cependant, son statut de « doyen » ne doit pas nous aveugler sur la prétendue qualité de ce film qui arrive en retard et nous laisse sur notre faim. Dépossédé des envolées militantes (parfois naïves) qui faisaient le sel de son cinéma, nous sommes ici coincés face à la violence du réel néolibéral sans que le film ne parvienne à retrouver le souffle fécond qui parvenait à la contrer.

Théo Martineaud

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Une réflexion au sujet de « REVIEW: Moi, Daniel Blake, de Ken Loach »

  1. Ce film est très réussi. Il faut se défaire des stéréotypes et se fier à ce qu’il raconte. Il aborde des thèmes très forts. La structure du pôle emploi britannique n’est qu’un exemple parmi d’autres. Je l’ai vu comme un prétexte pour accentuer les traits de caractère du protagoniste qui se transforme en héros ambitieux, généreux et profondément humain. Un vrai Film de cinema formidablement interprété.

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