REVIEW: Mademoiselle, de Park Chan-wook

Mademoiselle

[vers le cœur du puzzle]

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Park Chan-wook est certainement le réalisateur le plus emblématique du nouveau cinéma coréen depuis le début des années 2000. C’est en tout cas l’un des plus populaires dans son pays, mais aussi celui qui s’exporte le mieux (rappelons qu’Old Boy obtint notamment le Grand Prix du jury à Cannes en 2004). C’est dans une recherche permanente sur l’identité coréenne et par l’appréhension violente et furieuse de son héritage culturel que s’inscrit la filmographie de Park Chan-wook depuis une vingtaine d’années, parenthèse Hollywoodienne mise à part. Si Mademoiselle, par les thèmes qui y sont abordés, semble s’insérer en cohérence dans cette œuvre, ce film s’en distingue pourtant également, de par sa forme et même son propos.

Le film nous plonge dans les années 30, à l’époque où la Corée n’est pas encore partitionnée, et où l’Empire japonais imprime durement sa suprématie sur la péninsule. Hideko, riche héritière instruite et issue d’une noble famille, rencontre la jeune Sook-hee, roturière et orpheline, engagée en tant que sa servante personnelle. Hideko vit dans l’immense demeure de son oncle, qui a prévu de l’épouser pour mettre la main sur son héritage. Tout en installant avec une grâce absolue ce décor luxueux et soigné, Park Chan-wook n’oublie pas de montrer l’autre dimension de l’occupation japonaise : celle qui plonge la servante et des millions de Coréens dans la misère et l’oppression, jusque dans l’exercice de leur culture. Sans en faire un élément essentiel du récit, cette double-réalité du tableau de l’époque est très claire, rappelant que la question politique sous-jacente n’est pas éludée.

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L’arrivée de Sook-hee au manoir n’est pas le fruit du hasard. Elle est en effet envoyée auprès d’Hideko par un escroc se faisant passer pour un comte japonais, et qui projette lui-aussi d’épouser l’héritière pour toucher son pécule. La servante est donc chargée de convaincre Mademoiselle de se marier avec le comte, qui parvient quant à lui à approcher Hideko par l’intermédiaire de son oncle. Ce dernier, passionné de littérature, est un admirateur avoué de la culture japonaise, tout à fait favorable à l’empire Nippon si bien que, dans un contexte différent, on aurait pu aisément le qualifier de collabo. Et, tout lettré et noble qu’il est, l’oncle n’en reste pas moins un monstre à l’autorité cruelle et perverse. S’il prend à cœur – pour lui-même et pour ses proches – l’instruction et la lecture, ses préférences vont aux œuvres érotiques, si bien qu’il organise des soirées où il fait lire, d’abord par sa femme puis par Hideko, des fictions sexuelles devant un groupe d’hommes auquel le Comte parviendra à se greffer par roublardise. Ce « club de lecture », d’une malsanité indéniable, revisite d’ailleurs le mythe fantasmé de la Geisha japonaise puisque les lectrices en portent l’habit, autre manière pour le cinéaste de porter son regard sur l’héritage culturel de son pays.

La question sexuelle est véritablement au cœur du récit puisque c’est par la naissance d’une tension érotique entre Mademoiselle et sa servante que la situation de départ, déjà emmêlée, se compliquera encore. Le scénario offre aux spectateurs de nombreux rebondissements, de multiples et imprévisibles imbrications, sans jamais perdre le fil du récit. Le cinéaste se joue ouvertement de son public. Si le film est drôle, on sourira souvent à nos propres dépens de la manière dont les secrets, égrenés peu à peu, nous aurons trompés. Construit comme un puzzle dont on complèterait d’abord les contours avant d’en assembler le cœur, le film est multi-genre et divisé en plusieurs parties qui semblent faire évoluer l’histoire du clair vers l’obscur pour retourner finalement à la lumière dans un dénouement ensoleillé. Les différentes séquences du  récit sont servies par une très belle photographie qui nous livre de larges tableaux soigneusement composés et empreints d’une mélancolie douce-amère, mais nous éprouve parfois également en nous confinant dans des espaces clos et effroyables où les couleurs deviennent sombres et ternes, à l’image du destin d’Hideko. Car même si celle-ci trouve auprès de sa servante un réconfort certain (de par les points communs qui unissent les deux femmes et la relation qui en naîtra), elle demeure promise à un avenir des moins enthousiasmants. Il lui faudra alors s’émanciper de l’inertie qui s’impose à elle, le joug masculin et le patriarcat étant représentés comme des chaînes desquelles il faudra se libérer. Le film tient un propos dont la teneur féministe ne fait aucun doute.

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On regrettera peut-être un dernier quart d’heure qui n’apporte pas grand-chose à l’histoire et ne fait que montrer ce qu’on aurait pu deviner. En mettant les pieds dans la violence pure qu’il avait jusqu’ici évitée, le film perd peut-être de sa beauté. On y voit cependant la volonté assumée de ne jamais ménager le spectateur, à qui il faut vraisemblablement faire vivre jusqu’aux plus violentes émotions pour lui raconter une telle histoire. Mais plutôt que de rester sur ce sentiment mitigé, on gardera en tête la mise en scène d’une incroyable maîtrise, la composition splendide des cadres et la beauté simple de la musique, qui auront permis le délicieux plaisir – parfois coupable – ressenti pendant le film. Et, finalement, on n’oubliera pas cette idée habilement insinuée que la pureté et la saleté sont les deux faces d’une même pièce.

Jordan Morisseau

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