OLDIE: Kagemusha, d’Akira Kurosawa

Kagemusha

[fantasmes]

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Inspirateur inattendu de Francis Ford Coppola et George Lucas, Kurosawa, produit par ces derniers, met en place dans la mise en scène de ce film tardif une grande sobriété de la violence, où il se retient de toute effusion de sang. Seuls les cris, les coups de feu et leurs éclats rougeâtres donnent une idée de la brutalité du combat dont, à part ça, le réalisateur ne nous donne jamais la possibilité de nous repaître. Cette esthétique de la déception sadique, de la pudeur préférée au voyeurisme, ne saurait aboutir qu’à un seul résultat iconographique, le même, invariablement, que toute guerre engendre : non pas l’éclat glorieux du combat ou l’exaltation virile de la mêlée, mais les corps inertes et exsangues gisant sur le sol, les chevaux agonisant et les bannières déchirées, renversées, submergées. Le seul homme qui se fait héroïquement abattre est le double déchu de feu Shingen. Mais sa chute n’est visible que de loin. Brandissant envers l’ennemi une lance prise au hasard à un cadavre, il mène finalement, dans un dernier élan de cette audace qu’il a par ailleurs appris à réprimer, un acte rédempteur pour périr comme le seul héros de l’histoire : un héros absurde…autant que ces combats entre fantômes et imposteurs, opposant des sabres à des fusils, des japonais à des européens chrétiens buveurs de vin et faisant du secret la condition du pouvoir. Ce ne sont que sa démarche titubante et son sang mou et faible, qui n’arrive plus à jaillir,  qui nous sont ultimement donnés à voir. Ajoutons à cela les effets d’aplatissement généralisé de la profondeur : peut-être dans la lignée de l’estampe traditionnelle, Kurosawa met-il en place des compositions de plan qui verrouillent l’arrière-plan en désactivant tout repère d’horizon. On peut y voir la profession de foi amère de Kurosawa envers l’image : cette image plate, insuffisante, cette image qui copie, qui ment, trahit et trompe. Telle la mappemonde du seigneur chrétien s’affublant des traits d’une Europe qui se donne l’image d’une avant-garde, l’image, falsifiant le regard de l’Homme, le mystifiant dans un point de vue fantasmé, est-elle seulement à même de dépasser sa condition précaire de postulat inconsistant ?

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Dans le film de Kurosawa, le médium cinématographique porte cette malédiction du vide à même sa peau. En témoignent les nombreuses scènes d’intérieur, les personnages se parlant d’un bord à l’autre du cadre – ne laissant au regard qu’un vide central – les, valeurs de plan qui font la part belle à l’homme agenouillé, le prenant comme masse de référence pour cadrer exactement sur ce corps et rien d’autre, les plans en plongée qui écrasent et impriment les protagonistes sur la toile de fond où ils seront épinglés à la fin du  film, comme une prémonition de la seule issue possible : la mort de tous, collés au sol, car c’est à cet endroit que l’ombre rencontre le corps qui la projette. On ressort de ce film comme le double déchu, qui a fini par croire à l’imposture qui se jouait autour de lui, jusqu’à se croire capable d’en faire partie. Et c’est à ce moment-là que le charme est brisé, qu’il est rappelé à son dénuement, arraché à cette mise en scène qu’il a soutenue. De ses efforts il ne reçoit que le gage que son entreprise a été vaine. Comment vivre dès lors ? Que faire après un tel déploiement de vie falsifiée ? Ayant vu toutes ces choses et y ayant cru pour un temps, a-t-on d’autre choix, contre ce réel immuable, que d’opposer la continuation de son propre fantasme ? Et se précipiter, dans un dernier sursaut d’héroïsme, en courant vers sa perte.

Amaury Trouvé

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