RÉTROSPECTIVE: Nicolas Winding Refn

Nicolas Winding Refn

Réalisateur, scénariste, producteur

Danois

Né le 29 septembre 1970 à Copenhague

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Qui est Nicolas Winding Refn pour nous ? Il y a d’abord la révélation Bronson en 2009, le coup de maître discuté Valhalla Rising en 2010, et la consécration avec Drive en 2011. En trois films, Refn devient extrêmement populaire auprès de jeunes cinéphiles accros à ses performances esthétiques, et finalement assez loin des débats critiques opposant depuis ses débuts les défenseurs d’un digne héritier de Kubrick et les détracteurs d’un imposteur superficiel. Cette vague de succès soutenue par une présence remarquée à Cannes invitait après Drive à se replonger dans ses premiers films, pour découvrir les origines de ce petit génie danois (premier film tourné à 26 ans) qui commençait à marcher sur les plates-bandes du non moins grand Lars Von Trier. Alors, les plus motivés se sont plongés dans l’univers sombre et violent de la trilogie Pusher (1996, 2004, 2005), dont « l’entracte » Bleeder (1999) n’arrive qu’aujourd’hui sur nos écrans. Des home movies dans lesquels se trouvent en germe toutes les singularités de leurs successeurs. Il y a aussi, entre Bleeder et les deux suites de Pusher, le méconnu mais sympathique Fear X (Inside Job chez nous), désastre au box-office après sa présentation à Sundance en 2003. Puis, arriveront en 2013 et 2016 le déboussolant Only God Forgives et le sublime The Neon Demon, en compétition à Cannes cet été.

NWR grandit avec une forte dyslexie, qui a rapidement fait de lui un spectateur assidu compensant son manque de lecture par le développement de sa cinéphilie. Il voit ainsi dans le montage d’images un moyen d’expression formidable, à même de surpasser ses difficultés de langage. Également daltonien, il développe sans surprise un style dans lequel la grammaire cinématographique se substitue à la parole, un cinéma déplaçant souvent les codes des genres auxquels il se confronte. D’abord brutale et explicite (la frontalité  de Pusher et Bleeder), sa mise en scène est devenue avec le temps un terrain d’expérimentations sur le corps (trop souvent réduit à une matière violentée dans le discours critique), la lumière et les couleurs, le bruit et le silence. L’art de NWR se veut toujours plus expérimental, sensoriel et intuitif. Il tourne chronologiquement, observant et remodelant ses personnages tout au long de la production, en même temps que l’histoire qu’il raconte. Le produit final lui importe moins que son expérience derrière la caméra et celle des spectateurs. Plus ses films divisent, plus Refn les considère réussis : tout est affaire de subjectivité. Impensable pour lui de se contenter d’une œuvre consensuelle qui n’irait pas toucher au plus profond de chacun. Tour d’horizon d’une filmographie démente.

Pusher (1996, 2004, 2005)

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La trilogie Pusher affiche une surprenante unité : huit ans séparent les deux premiers volets, le personnage principal change, mais jamais l’ensemble ne tremble ni ne trahit l’esprit du film original. On y suit les errances de criminels plus ou moins ratés dans les coins les moins reluisants de Copenhague, où règnent violence et traîtrise dans une atmosphère glauque et étouffante. Dès le premier film, Nicolas Winding Refn défend un style pleinement dévoué à ses personnages et à leur psychologie. La mise en scène, encore loin des abstractions troublantes de ses dernières œuvres, se fait souvent en caméra portée, tremblant à peine lorsqu’il faut suivre les courses endiablées de nos anti-héros d’un bout à l’autre des ruelles sombres et des hangars désaffectés. Si ces personnages sont bien souvent déconnectés de la réalité et incapables d’assumer leurs responsabilités, Refn ne les prend jamais de haut et confère à son cinéma masculin une émotion rare : le désir d’action n’efface jamais le besoin de dévoiler la sensibilité des brutes qu’il filme.

Bleeder (1999)

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Merveilleux film témoin de la naissance d’un auteur, Bleeder débarque enfin sur les écrans français, dix-sept ans après sa sortie danoise. On y retrouve Kim Bodnia et Mads Mikkelsen (déjà présents dans Pusher) dans un film inclassable, balançant entre thriller et drame dans une atmosphère singulière aujourd’hui teintée de la mélancolie nostalgique d’une époque, celle des vidéoclubs et d’une contre-culture – musicale et cinématographique – héritée des seventies. Lenny est amoureux d’une vendeuse mais ne sait comment lui avouer, Léo est déjà en couple avec Louise, enceinte de lui qui peine à joindre les deux bouts. Les personnages sont toujours désemparés face à leur entourage, ne parviennent pas plus à surmonter les difficultés de la vie sociale, mais sont aussi des cinéphiles attachants, qui n’attendent que la fin de leur journée de boulot pour se rejoindre dans un fast food et aller voir un film. Revoir Bleeder permet de remarquer une part réaliste qui s’est progressivement effacée du cinéma de Refn. Celle-ci est liée à la façon dont il filmait le quotidien et le milieu de vie de ses personnages, bien plus familiers au spectateur que l’univers dans lequel règne la pure fiction, celui qui donne (parfois littéralement) leur couleur aux films. Bleeder est le plus bel exemple de cette dualité qui caractérise les débuts du cinéaste.

Inside Job (Fear X) (2003)

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Nicolas Winding Refn considère qu’Inside Job est un film raté, perdu entre son exigence artistique pointue et une nouvelle ambition hollywoodienne, dont la trace la plus évidente est un scénario relativement séduisant pour le grand public (l’histoire d’un vigile sur les traces du criminel ayant assassiné sa femme), qui s’éloigne de l’écriture directe et chronologique des films précédents. Si le film est effectivement moins puissant que Pusher et Bleeder, il laisse toutefois entrevoir la vision métaphysique du cinéma que défendra avec toujours plus d’ardeur NWR. Toujours collé à ses acteurs, il s’enfonce cette fois dans le subconscient du personnage principal, avec une mise en scène introspective et trouble (longs et lents travellings qui traversent les appartements, zooms extrêmes sur les bandes de vidéo-surveillance…). Jouant des contrastes entre l’obscurité dans laquelle sont plongés les intérieurs et la blancheur hivernale des paysages canadiens, la mise en scène du cinéaste insatisfait demeure hypnotique et efficace. A cela s’ajoutent les premières abstractions visuelles étourdissantes du réalisateur, et une bande originale électro angoissante…un film parfois hésitant, mais annonciateur de l’hybridité formelle de l’œuvre de Refn.

Bronson (2008)

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Trois ans avant Drive, Refn est encore un cinéaste relativement marginal : seuls quelques cinéphiles aguerris s’arrachent les DVD de Pusher. Renouant avec l’ultra-violence de ses premiers films danois, il signe avec Bronson l’une de ses œuvres les plus sombres, mais aussi l’une des plus sévèrement barrées. Le film, qui raconte l’histoire du célèbre prisonnier britannique Michael Gordon Peterson, alterne des scènes d’onirisme et d’ultra réalisme viscéral, où les corps n’ont jamais été autant mis en avant. Peterson lui-même (excellent Tom Hardy) apparaît sur scène, faisant office de maitre de cérémonie à la manière de Joel Grey dans Cabaret de Bob Fosse. Souvent rapproché d’Orange mécanique, Bronson est une œuvre profonde et extrême, un véritable uppercut cinématographique.

Le Guerrier Silencieux – Valhalla Rising (2010)

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Dans la Scandinavie médiévale, One Eye est un gladiateur esclave, prisonnier d’un clan barbare. Combattant sanguinaire, le borgne muet est gardé dans une cage de bois, dont il ne sort que pour combattre dans l’arène. Libéré par un autre esclave, il massacre ses geôliers et prend la route avec le jeune garçon. Ils se heurteront à la vie fruste de leurs semblables, embarqueront avec un équipage viking, traverseront un océan d’eau salée et de folie et finiront par débarquer sur une terre inconnue où ils ne manqueront pas de faire de sanglantes rencontres. Refn livre à nouveau un film à l’esthétique raffinée où violence, métaphysique et travail sonore servent la description d’un héros inadapté, aux prises avec un environnement hostile. Dans des paysages incertains de collines brumeuses battues par le vent froid, de rivières rocailleuses prêtes à s’emplir de sang, ou encore sur le pont d’une embarcation de fortune, au milieu d’un néant rougeoyant, nous suivons le duo improbable à la recherche de leur « maison », alors même que la notion de foyer semble tout à fait exclue, étant donnés le dénuement et l’aridité du monde que nous voyons : la cage de One Eye est finalement ce qui se rapproche le plus d’une maison…L’épopée prend des airs de quête spirituelle, avec les croisades comme toile de fond : « We have many gods…they only have one » disent les vikings, dirigeant leurs prières vers Odin et le Valhalla, ultime refuge pour ces hommes abandonnés, et peut-être le seul Salut possible pour One Eye qui ne croit qu’en sa hache. C’est la rencontre intrinsèquement violente des êtres humains qui est mise en scène par Refn, avec la volonté affichée d’en faire une tragédie psychédélique. Bruits et musiques, d’une présence presque palpable, nous prennent en otage tandis que les plans d’insert rouge vif inquiètent la lecture de cette histoire d’errance, où, comme One Eye, le spectateur lira simultanément le réel et l’hallucinatoire, à travers un seul œil, filmique.

Drive (2011)

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Dans la foulée du très cosmogonique Valhalla Rising, NWR investit les rues infinies de Los Angeles et met en scène dans Drive une nouvelle mythologie centrée sur la figure du centaure. Mi-homme, mi-cheval, celle-ci illustre la symbiose de l’humain et de l’animal. Le driver, personnage anonyme et ascétique, est ce centaure mécanique qui fait plus vrombir son moteur qu’il ne s’exprime verbalement tout au long de ses virées dans le dédale californien. La violence explosive libérée par à-coups vient inlassablement tâcher une photographie extrêmement soignée, bousculant ainsi sans arrêt le cadre millimétré et la mise en scène démonstrative. Au croisement de Taxi driver et Collatéral, Drive trace sa propre route, avec maîtrise et majesté. Ambiance glaciale tranchée par ses variations de couleurs, économie de langage et monstration crue de violence, le tout sur fond de pop-électro métallique et acérée : tels sont les ingrédients principaux des « films au néon » qui suivront.

Only God Forgives (2013)

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Après le succès de Drive, Nicolas Winding Refn ressort de ses tiroirs un scénario de film de kung fu sans kung fu. S’installant à Bangkok avec sa femme et ses filles, il invite Ryan Gosling et Matthew Newman (son monteur attitré depuis l’adaptation TV de Miss Marple) à les rejoindre pour la préparation d’Only God Forgives, qui ne sera « pas un film commercial comme Drive » (voir les entretiens filmés dans My Life Directed By Nicolas Winding Refn, de Liv Corfixen). Refn abandonne effectivement la séduction facile de Drive (film cool par excellence) et passe d’une suresthétisation parfois superficielle à une plasticité entièrement dévouée au récit, portée par des élans métaphysiques. Tout le film semble sonder la psychologie de Julius (Gosling) en la projetant sur des conflits multiples, faisant varier en parallèle une gamme de couleurs et d’atmosphères qui se succèdent à un rythme lent, contemplatif, en rupture avec le fond d’ultra-violence au centre de l’intrigue. Plus encore que dans Bronson, Refn excelle dans la chorégraphie organisant les mouvements de ses acteurs : les corps s’animent dans un ballet improbable où se mêlent érotisme et brutalité. Jusque dans les gestes de ses personnages, le film déploie un univers irréel qui semble n’appartenir qu’à l’esprit de ses personnages. C’est en cela qu’Only God Forgives se trouve être l’un de ses films les plus aboutis, repoussant comme jamais auparavant les limites d’un cinéma pur, débarrassé de tout autre langage que celui du montage. Un film dont seule la dimension sensorielle donne accès à l’émotionnel. Fascinant.

The Neon Demon (2016)

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Dernière œuvre en date du cinéaste, The Neon Demon est à l’image de cette pointe triangulaire qui hante le film et pourrait être envisagée comme un sommet : le point culminant d’une œuvre cohérente et terriblement ambitieuse. Suivant la voie ouverte par Only God Forgives, sur un nouveau récit minimaliste (une jeune fille débarque à Los Angeles pour devenir mannequin, suscitant admiration et jalousie), son cinéma atteint une pureté formelle éblouissante. En diluant la narration dans un déluge d’images sublimes, Refn dresse un portrait grinçant du monde de la mode et de son obsession morbide pour la forme pure. Pointe triangulaire, car l’œuvre de Refn se situe au prisme de celles de Dario Argento et de David Lynch : mais si son film s’avère référencée sur le fond (comme toujours, naviguant à travers les codes des genres, en l’occurrence fantastique et épouvante), il ne bascule jamais dans la simple citation. Plus qu’un film à contempler (réduction à une coquille vide récurrente dans le discours de ses détracteurs), The Neon Demon est une expérience sensorielle à laquelle Refn donne la plasticité d’une œuvre d’art contemporain. Le projet du cinéaste est poussé à un niveau supérieur : l’expérimentation du réalisateur n’a jamais été connectée si intimement à l’expérience du spectateur. On attend la prochaine étape avec impatience…

Textes de Thomas Manceau, Alban Couteau, Amaury Trouvé et Kévin Ruiz

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