CINEMATIC: Old Boy, de Park Chan-wook

Old Boy

[continue ? game over ?]

old_boy

Il n’est plus rare aujourd’hui de constater des échanges entre cinéma et jeu vidéo, au point qu’il devient difficile de se livrer à une véritable différenciation: les deux objets semblent  parfois œuvrer à un travail commun. Qu’il s’agisse de questions d’adaptation, de références ou de remploi de mécaniques issues de l’un ou l’autre des media, les ponts et chemins les liant apparaissent chaque jour un peu plus stables. Bien sûr, cette proximité grandissante ne garantit nullement l’accouchement d’un film ou d’un jeu qui s’élèvera au rang de pièce singulière, puisque les usages auxquels se livrent les deux objets se cantonnent bien souvent à inspirer la flatterie et se laissent emporter par la nécessité de parer au plus pressé, au plus rentable. Fier représentant de cette manœuvre facile, Scott Pilgrim (Edgar Wright) fait de la référence son mot d’ordre, confinant à l’écœurement sinon à l’overdose. Ce n’est toutefois pas de ce film que nous allons parler aujourd’hui mais de Old Boy de Park Chan-wook, sorti en 2003.

Que dire de ce film-jeu, (ou jeu-film) sans marteler grossièrement sa sordide majesté ? Son scénario n’est autre que l’un des plus vieux du monde : la vengeance, la reconquête, la liberté que seuls la violence et le dépassement de soi seront à même de satisfaire. Librement adapté d’un manga du même nom paru quelques années auparavant, le film a souvent été ovationné pour sa mise en scène audacieuse, mais également critiqué pour ses tendances cahoteuses. Il conserve quoi qu’il en soit un véritable statut d’écrin noir sur lequel viennent se déposer crûment la perfidie et la cruauté humaine. Les enfants sont cruels, et force est de constater que les old boys projetés à l’écran n’ont rien à envier à leurs homologues d’un âge moins avancé, ce qui accentue encore la noirceur du propos tenu : ce n’est qu’un jeu pour eux.

Et plus précisément un jeu vidéo dont on peine à cerner le genre tant il semble osciller entre le survival, le beat ’em up ou encore la narration interactive. La logique vidéoludique s’installe dès l’introduction avec l’enfermement de Oh Dae-su – personnage au cœur de l’intrigue -, séquestré pour des raisons alors inconnues. La proximité de l’écran sera sa seule source d’altérité pendant les quinze années que durera sa captivité. Dès le début du film, le cadre, l’écran, devient le lieu d’incarnation de tous ses désirs (connaissance, combat, sexualité), le seul point d’accès au monde qu’il puisse encore saisir alors même que ce dernier lui est refusé.

old-boy-1

Après une brève séance d’hypnose, voici notre protagoniste enfin libre après toutes ces années. Ses premiers objectifs seront les suivants : se venger bien sûr, mais aussi comprendre les raisons ayant poussé ses ravisseurs à s’en prendre à lui. Seul, désorienté et n’ayant plus rien à perdre – il est accusé du meurtre de son épouse et sa fille est hors d’atteinte – Oh Dae-su va alors se mettre en quête de vérité, non plus comme un simple être humain, mais comme un véritable personnage de jeu. La structure du film obéit à une logique ludique de niveaux, chaque séquence nous amenant sans lien logique à un nouvel endroit où pourra se poursuivre l’action. L’errance n’est pas permise, l’histoire doit avancer et notre personnage joueur (pj) va donc rencontrer des personnages non joueurs (pnj) qui seront à même de l’orienter afin qu’il puisse parvenir à ses fins. Notons d’ailleurs que ces pnj ne représentent que des transitions, ou servent à transmettre des objets utiles à l’intrigue sans que leur soit confiés les tenants et aboutissants de cette dernière.

old-boy-2

Les tableaux vont donc se succéder, avec leur lot de rencontres cruciales ou fortuites, jusqu’à ce que notre héros finisse par retrouver le lieu de sa naissance ludique. Un entretien bref mais efficace avec son geôlier aura tôt fait de fournir à Oh Dae-su les réponses dont il avait besoin avant de reprendre la route. C’était sans compter sur la loyauté de quelques sbires prêts à en découdre et à défendre l’honneur de leur maître. Le plan-séquence qui suit nous laisse croire à une véritable extraction issue d’un beat’em up : Oh Dae-su progresse comme le joueur de gauche à droite et ne peut accéder au tableau suivant qu’en venant à bout de tous les adversaires sur sa route. Mieux encore, alors que l’on croit ce dernier terrassé par ses adversaires, le voilà à nouveau soudainement debout comme animé d’une nouvelle vie et suffisamment revigoré pour achever sa violente entreprise. La mort semble lui être devenue inconnue, elle n’est plus qu’une chimère. Et comme tout bon personnage de jeu, il ne saurait s’y plier.

old-boy-3

Cette démonstration de force fournira un prétexte idéal à l’antagoniste de cette histoire, Lee Woo-jin, pour enfin révéler son visage, mais aussi pour exposer la hausse de la difficulté à venir, en imposant à son opposant une durée limitée, seule condition d’une partie victorieuse.

Le rythme du film s’avère soutenu, comprenant des sauts d’un niveau à l’autre et des rencontres que nous pourrions qualifier de virtuelles. Il devient dès lors fondamental que celui-ci procède à l’aménagement d’un havre où ses spectateurs et son personnage pourront jeter l’ancre afin de reprendre leur souffle. Une fonction qui sera prise en charge par le bref instant d’intimité dont jouiront Oh Dae-su et Mi-do, son amante. Cet instant constitue dans la narration vidéoludique classique ce qui  se manifeste sous la forme d’un bonus stage, moment suspendu, séparé de l’action, afin de préparer le joueur et lui permettre de supporter les actions à venir –  actions qui d’ailleurs ne tardent pas à se manifester.

A leur réveil, les deux amants trouvent un paquet soigneusement enrubanné et déposé à leur attention. A la stupeur de cette découverte se mêlera la conscience du pistage dont ils font l’objet. Il s’agira donc de se libérer de ce suivi quelque peu oppressant. Bien que couronnée de succès, leur entreprise de déprogrammation sera vécue comme une sévère entorse aux règles fixées par nos old boys, entraînant la mort violente d’un pnj qui s’était pourtant avéré fort utile jusqu’ici.

old-boy-4

La rage de Oh Dae-su renforçant sa détermination, s’en suit une accélération du rythme du film jusqu’à la confrontation finale située dans la tour (le final stage) occupée par Lee Woo-jin. Un flashback vient alors nous informer des raisons de son enfermement. Une rumeur émise par le protagoniste sur la relation incestueuse entretenue par l’antagoniste avec sa sœur prend en effet de telles proportions que cette dernière finit par se donner la mort, mais ce n’est encore une fois qu’un prélude à l’apothéose à venir. La scène est fin prête pour que se déroule un duel dantesque.

Arrivé au dernier niveau, on constate qu’Oh Dae-su est un si bon pj que le jeu l’a finalement pris au piège. Son opposant a su faire preuve d’une telle maestria que le cadre qu’il désirait au début du film sera sa nouvelle prison. Une prison dont il ne peut et ne veut sortir: ses désirs semblent s’y incarner à la perfection. Après tout, l’objet de sa vengeance s’y reflète et y demeure. Nous ne gagnons cependant pas toujours face au programme.

old-boy-5

Duel il y a bien, il s’avère cependant aussi inattendu et sordide qu’à sens unique. Lee Woo-jin a finalement gagné sa propre partie en reproduisant l’amour monstrueux de sa jeunesse. Le père n’a fait que remplacer le frère, et la fille, la sœur. Mi-do, l’amante dont Oh Dae-su avait partagé la couche plus tôt au cours du bonus stage, n’est autre que sa fille perdue quinze ans plus tôt, celle-là même qui par hypnose s’est éprise de lui, comme l’exigeait la partie en cours. Au désir du jeu de la vengeance vient se confronter l’horreur de la réalité, avec d’autant plus de force et de brutalité qu’au cours de cette partie, et jusqu’à son dénouement, le personnage central se sera plié aux règles de son ennemi et, de toute évidence, maître du jeu. Ne reste alors plus rien sinon le besoin d’échapper à cette réalité privée de jeu, privée de toute dignité : virale, froide et ignominieuse.

L’ultime séquence, recouverte d’une neige immaculée, constitue l’épilogue de la partie de Oh Dae-su. Il a d’ores et déjà fait son choix entre le continue ? et le play again ?, car bien qu’il « vaille moins qu’une bête, n’a t-il pas le droit de vivre ? ». Alors que se déroule l’épilogue, voilà déjà plus de quinze ans qu’il a abandonné la réalité pour lui préférer son rôle de pj d’action, quels bienfaits pourrait lui apporter ce surplus sordide de réalité ? « Souris, et le monde te sourira. Pleure et tu pleureras seul. »

old-boy-6

La construction vidéoludique de Old Boy dépasse largement les simples prétentions d’adaptation ou de référence, elle vient enténébrer encore davantage, par la manipulation et la jouissance de l’acte de jeu, un propos pourtant d’ores et déjà fort sombre. Alors, avant que la neige ne soit souillée par le monstre qu’était sa réalité, ce vieux garçon préférera recommencer à jouer depuis le début, et demeurer un être enjoué ayant oublié sa précédente partie.

Jean-Noël Prillaud

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s