REVIEW: Captain Fantastic, de Matt Ross

Captain Fantastic

[chassez le naturel…]

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Au beau milieu des bois, coupé du monde et de la société, Ben (Viggo Mortensen) élève ses six enfants selon des préceptes politiques radicaux qu’il partage avec sa femme. Manger ce que l’on chasse, entrainer son esprit critique et son corps pour (sur)vivre en harmonie avec la nature, voilà les différents éléments qui constituent l’équilibre familial. C’est dans les bois que le film commence, avec des plans aériens donnant à voir la forêt dans laquelle évoluent nos personnages. Après cela, nous rejoignons la famille en pleine partie de chasse avant de comprendre qu’il s’agit également d’un rite d’initiation pour l’ainé de la famille, le jeune Bodevan (George MacKay) qui doit dévorer un morceau du cœur du cerf qu’il a tué pour devenir un homme. Seulement cinq minutes de film et le ton est donné, entre l’envolée de la caméra exaltant la beauté de la nature et son implantation plus terrestre, aux aguets, révélant la violence nécessaire du mode de vie de la famille. Nous découvrons alors que la puissance libertaire suscitée par cette nature omniprésente n’a d’égale que la puissance autoritaire qu’incarne le père de famille, seul avec ses enfants depuis le départ de leur mère qui devait absolument se faire soigner pour un mal inconnu et caché au tout début du film. De cette absence nait alors l’élément perturbateur de ce « paradis perdu » qui poussera la famille à quitter les bois pour retourner au monde tel qu’il se présente dans les États-Unis d’aujourd’hui.

Découvert à Sundance, le film a conquis la croisette et une partie de la critique en remportant au Festival de Cannes le prix de la mise en scène dans la section Un Certain Regard, puis un succès public au Festival du cinéma américain de Deauville en remportant successivement le Prix du Jury et le Prix du Public. Mais malgré son aspect léché et son histoire séduisante, le film rejoint l’entre-deux de ces films racontant des histoires et des personnages animés par des idées radicales ou en rupture avec le reste de la société (on pense à Into The Wild de Sean Penn), mais joignant difficilement le contenu d’un récit subversif et une forme cinématographique adéquate. Cela nous donne de grandes histoires contestataires aux formes les plus conventionnelles, comme si le geste cinématographique n’était pas, lui aussi, un geste politique pouvant porter un discours puissant. Ce premier bémol nous rappelle que le cinéma américain a déjà réussi ce tour de force dans les années 1970 avec l’émergence du Nouvel Hollywood (lire : Le cinéma américain des années 70, Jean Baptiste Thoret, Editions Cahiers du Cinéma, 2009).

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Dans cette forêt fantastique, le réalisateur Matt Ross a réussi à créer une atmosphère belle et rebelle, notamment grâce à une direction photographique fantastique réalisée par Stéphane Fontaine (directeur de la photographie de la plupart des films de Jacques Audiard, d’Arnaud Desplechin, et tout récemment de Paul Verhoeven pour Elle). A cette photographie remarquable s’ajoute un casting formidable. Les six acteurs incarnant les six enfants de Ben sont réellement convaincants, vivant entre un esprit critique aux abois et une naïveté exacerbée pour tout ce qui se rapporte au monde et aux relations sociales telles que nous les vivons quotidiennement. Dans leurs mains, les armes nécessaires à leur formation cessent de devenir des instruments uniquement mortifères, elles redeviennent des outils utiles et pratiques. Leurs multiples connaissances, qu’elles soient manuelles ou intellectuelles deviennent pour le réalisateur des formes d’expérimentation pour le jeu d’acteur de ces jeunes gens. Sans cesse stimulés par leur père omniprésent, les personnages et leurs acteurs développent une large palette expressive et pratique. Le véritable intérêt du film vient par ailleurs de l’incarnation du rôle du père Ben par Viggo Mortensen, acteur à la filmographie hétérogène qui parvient à faire peau neuve avec ce personnage et nous embarque avec son visage buriné dans les nombreuses contradictions émotionnelles et politiques que le cinéaste effleure trop souvent.

Principal problème du film : son propos politique. En effet, trop occupé à filmer la multitude des saynètes qui jalonnent le périple de ses personnages avec une parenthèse et une respiration d’une demi-heure dans le genre du road-movie et de son initiation, le réalisateur et le film tiennent un discours critique que l’on peut qualifier de publicitaire tant il fonctionne à coup de petites citations et de slogans lancés au spectateur. Des citations récitées de Noam Chomsky à l’analyse des amendements de la constitution américaine, le film joue avec ses personnages « bêtes de foire ». S’il en dénonce partiellement les limites, tout le film s’appuie sur cette étrangeté au monde en brossant à la va-vite les contradictions inhérentes à l’éducation des personnages. En d’autres termes, le film ne prend pas le temps nécessaire pour mettre en scène ces contradictions et les relègue à quelques lignes de dialogue ou de lectures qui ne suffisent pas à penser cinématographiquement les limites éducatives. Tout passe par le corps, sa souffrance, sa proximité, ses contacts et sa place dans le cadre, le propos politique ne devenant qu’un agrément identitaire qui permet de situer les personnages et de créer une complicité entre le film et ses spectateurs. Paradoxe regrettable pour ce film dont les personnages dénoncent les allusions gratuites sans analyse…

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Sur le thème familial, le film maintient une certaine cohérence et l’omniprésence du père y est pour beaucoup. Du capitaine de famille bienveillant à la figure d’un autoritarisme révolté, Ben essaye de poursuivre sans son épouse les préceptes éducatifs sur lesquels ils étaient d’accords. Entre l’héritage hippie, la contre-culture et un certain survivalisme bon teint, le film parvient à nous rendre étranger à notre propre culture. Mais ne nous leurrons pas, c’est bien un film calibré pour Sundance que nous avons là. Le propos n’est subversif que dans l’histoire que le film raconte, et le cinéma comme instrument ou dispositif reste bien esseulé face au conformisme de la structure narrative et à la prévisibilité du scénario. Nouvelle preuve qu’un film qui parle de politique n’est pas nécessairement politique.

Avant de conclure, rappelons les trois premiers points du manifeste « Que faire ? » écrit par un certain Jean-Luc Godard en 1970 :

  1. Il faut faire des films politiques
  2. Il faut faire politiquement des films
  3. 1 et 2 sont antagonistes, et appartiennent à deux conceptions du monde opposées

Dès lors, vous saurez après cinq minutes de film dans quelle voie le réalisateur vous emmène. L’inadéquation des formes narratives et de la mise en scène est un problème récurrent du cinéma américain indépendant contemporain. Celui-ci n’arrive plus (à l’inverse du cinéma américain des années 70) à exploiter la dimension subversive du récit sans un certain conformisme narratif et visuel. De ce mélodrame « politique » nous retiendrons donc la performance des acteurs qui parviennent à lutter contre les quelques écueils du film, le tout magnifié par une photographie dont les couleurs et la vivacité sont finalement parfois les éléments les plus contestataires de l’image, en témoigne la scène réussie de l’arrivée dans l’église.

Théo Martineaud

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