FOCUS: L’inadaptation selon les frères Coen

L’inadaptation selon les frères Coen

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A travers la riche filmographie de Joel et Ethan Coen, un thème semble revenir très régulièrement : celui de l’inadaptation. Sur des registres différents et en abordant des sujets très variés, le duo de cinéastes brosse le portrait de nombreux personnages non-acclimatés à leur environnement, en désharmonie totale avec la réalité de leur entourage ou, plus largement parfois, celle du monde entier. Cette inadaptation est souvent au cœur-même du récit, constituant le socle de l’intrigue. Mais, plus subtilement, si cette caractéristique se retrouve chez tant de personnages, c’est peut-être parce qu’elle sert un propos plus large, qui interpelle sur la place des individus dans la société.

Le film dans lequel ce thème est traité de la manière la plus explicite est sans doute No Country for Old Men. D’ailleurs, tout est déjà plus ou moins dans le titre, que nos amis Québécois ont sobrement traduit par « Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme ». Ce film, l’un des plus grands succès des frères Coen (lauréat notamment de 4 Oscars en 2008), raconte une double traque. Celle, d’abord, d’un chasseur par un tueur à gage, et celle de ce même tueur à gage par la police ensuite. C’est toutefois sur le Shérif Bell (Tommy Lee Jones) que se porte l’intérêt profond de l’histoire. Proche de la retraite, il apparaît fatigué, désabusé. Non pas qu’il soit usé physiquement au point d’être dépassé par les évènements, il semble plutôt divaguer, oscillant entre contemplation nostalgique, sarcasmes et cynisme.  Il ne comprend plus le monde, il ne comprend plus ses criminels, et le répète à qui veut l’entendre.

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On ne sait pas réellement ce qui conduit le Shérif à ressentir un tel inconfort à ce moment de son existence. Peut-être a-t-il finalement lui-même changé, plus que le monde qui l’entoure. Toujours est-il que cette enquête, qui sera sa dernière, le confrontera à une  réalité douloureuse : on ne se sent pas toujours chez soi.

Cette perte du sentiment d’appartenance caractérise aussi la plupart des personnages de Burn After Reading. Si le registre est aux antipodes du film précédent, puisqu’il s’agit là d’une comédie totalement absurde et loufoque, la question de l’inadaptation est encore une fois centrale. Harry Pfarrer, (George Clooney), Linda Litzke (Frances McDormand) et Chad Feldheimer (Brad Pitt) se retrouvent bon gré mal gré au cœur d’une tourmente aux enjeux majeurs dont ils ne saisiront rien mais qu’ils contribueront à amplifier d’heure en heure. La question de l’inadéquation des personnages avec leur environnement est ici traitée avec une ironie absolument délicieuse, mais la finalité est la même: ils souffrent de ne pas trouver leur place dans le milieu au sein duquel ils évoluent. Loin s’en faut même, puisque deux coachs sportifs, plutôt simples d’esprit, ne sont pas censés trouver entre leurs mains des dossiers confidentiels de la CIA, et encore moins les proposer à la vente auprès des Russes. Les risques sont énormes, l’affaire d’État n’est jamais loin, mais nos personnages naviguent à vue. Certains considérent uniquement leurs propres intérêts, d’autres sont poussés par une folie paranoïaque. Ce film étant aussi et finalement le portrait acide d’une Amérique bête et futile dans laquelle tout reste cependant possible, le bon comme le mauvais.

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Ce traitement comique caractérisait déjà The Big Lebowski (1998), film dans lequel Jeff Lebowski (Jeff Bridges), aussi lunaire que dépravé, côtoie tout un tas d’individus dans des situations inconfortables, dont il se sort malgré tout avec une désinvolture et une décontraction déconcertantes.

Mais si les Frères Coen savent rire de personnages déphasés ou à la dérive, cette thématique peut également constituer un fondement plus dramatique. Dans Inside Llewyn Davis, c’est un large sentiment de solitude morale, intellectuelle et sociale qui envahit tout le film. L’histoire est celle de Llewyn Davis (Oscar Isaac), chanteur et guitariste folk du début des années 60 qui erre entre New-York et Chicago, tentant de percer dans le milieu de la musique pour vivre de sa passion. Déterminé (parfois borné), il ne se pliera à aucune compromission, quitte à mettre sa survie en jeu. Très souvent malchanceux, Davis semble condamné à la bohème. Pourtant, le film ne manque pas de montrer l’authentique talent du jeune homme et parvient très bien à susciter l’empathie chez le spectateur qui ne peut s’empêcher de lui trouver un certain mérite. Mais les obstacles sont trop nombreux, et le mauvais sort omniprésent. On commence  alors à croire que c’est le monde qui ne veut pas de lui, et puis on finit par comprendre que c’est peut-être réciproque. Llewyn Davis refuse une vie qui ne serait pas une expérience totale et absolue. Mais la réalité le rattrape inexorablement et fait de lui un étranger partout où il va. Par ailleurs, on ne sait pas vraiment d’où il vient, et finalement on ne comprendra pas non plus où il va. Inside Llewyn Davis, en plus d’être un grand film sur les plans esthétique et scénaristique, constitue probablement le plus bel aboutissement de cette réflexion par les frères Coen.

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On pourrait piocher dans leur filmographie d’autres personnages confrontés à des situations analogues, notamment dans A Serious Man ou dans Fargo, mais ces quelques exemples sont particulièrement révélateurs de cette question d’inadaptation qui travaille leur cinéma. Finalement, le propos de Joel et Ethan Coen semble presque existentialiste. Si les personnages ne comprennent pas leur environnement et s’y sentent étrangers, ils demeurent à tout instant libres, tributaires de leurs propres choix, mêmes lorsqu’ils ne sont pas à même d’en percevoir les conséquences.

Jordan Morisseau

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