OLDIE: L’Exorciste, de William Friedkin

L’Exorciste

[l’horreur frontale]

lexorciste

L’Exorciste raconte l’histoire d’un démon, se disant le diable lui-même et prenant peu à peu possession d’une jeune fille de bonne famille, Regan McNeil. Le film commence sur un site de fouille archéologique irakien, où Lankester Merrin, un prêtre archéologue, déterre un médaillon à l’effigie du dieu/démon mésopotamien Pazuzu. Il est alors témoin de l’apparition mystérieuse d’une grande statue du même démon. Le mal harcèle bientôt le prêtre de sa présence corrosive, jusqu’à l’amener à pratiquer l’exorcisme de Regan, aidé de Damien Karras, un jeune prêtre à la foi vacillante. Ce dernier est pris dans une relation tourmentée avec sa vieille mère malade, solitaire, et placée par lui dans un hôpital où elle se meurt et perd la raison. L’histoire semble développer un point de vue sur la démarche illusionniste du travail d’acteur. Outre la cinéphilie du  Lieutenant Kinderman, qui s’exprime dans toutes ses scènes, Chris McNeil, mère de Regan, est actrice de cinéma. Elle est souvent vue par les autres personnages comme une manipulatrice. C’est son métier : elle fait croire des choses aux gens et joue double-jeu. Rien d’étonnant à ce que sa fille ne soit pas prise au sérieux quand ses comportements étranges viennent altérer sa personnalité. Cette idée d’une vie intérieure aliénique est déjà évoquée avec humour et tendresse, à travers le Capitaine Howdy, ami imaginaire de Regan, qui apparaît comme un lointain cousin de Tony dans Shining (S. Kubrick).

Le postulat est donné : dans la société de L’Exorciste, imaginer et jouer un autre est de l’ordre de la farce enfantine ; il n’y a rien de sérieux dans le fait d’être habité par une altérité. Quand Regan commence à avoir un comportement inhabituel, c’est d’abord la médecine que l’on consulte. Celle-ci, impuissante, se tourne finalement de mauvaise grâce vers une expertise psychologique. On impute les excentricités de Regan à sa situation de pré-adolescente. Mais les choses empirent : elle se met en lévitation, déplace les meubles sans les toucher, s’ouvre spontanément la peau, vomit abondamment et se dit le diable en personne. Aussi, quand son comportement étrange l’amène à être soupçonnée de meurtre, la spiritualité semble le dernier recours : on appelle l’exorciste. L’autre doit à tout prix être évacué, sortir du corps. Ce qui, ici, est rattaché à la religion, rappelle en somme l’évolution des techniques d’incarnation du personnage, développées depuis Stanislavski, jusqu’à Grotowski, en passant par Strasberg et même Artaud. Ce que fait le film de Friedkin, c’est amplifier le danger de l’incarnation du personnage en mettant en scène un conflit violent entre le corps de l’acteur (Regan) et le rôle qu’il joue (le diable). Le réalisateur construit un univers où l’on peut aussi bien jouer devant une caméra qu’être possédé par un monstre. En quoi il rend un élégant hommage aux grands acteurs d’Hollywood qui ont donné vie aux créatures emblématiques du cinéma d’horreur, comme Boris Karloff, Lon Chaney, Claude Rains, ou encore Bela Lugosi, qui a lui-même fini ses jours en se prenant pour le Comte Dracula.

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Ce qui nous amène à un autre grand thème du film : le dialogue avec le monstre. La monstruosité du démon n’est pas une succession d’horreurs sanglantes, de membres arrachés, de poursuites à travers une maison mal éclairée. C’est une horreur frontale, une existence affirmée du mal qui tient la pauvre Regan. Le monstre est violent mais pas tout puissant ; il n’est pas une menace que l’on cherche à détruire dans une grande explosion finale, comme dans The Thing (J. Carpenter), puisqu’ici, le corps de Regan peut encore être sauvé. Friedkin révolutionne la mise en scène de l’aliénation du corps et transcende des films comme La Nuit des morts-vivants (G. Romero) ou Alien (R. Scott). Ainsi, il met en éprouvette tout ce qui crée la tension de ces films (impossibilité de savoir qui l’on a en face, perte de l’intégrité physique, imminence de la transformation, de l’apparition, etc.) mais sans jamais relâcher cette tension avec une scène de meurtre violente. On est simplement, tragiquement, devant la présence évidente d’un monstre qui vit, qui parle et qui pense, mu par des motivations, une volonté. Un monstre qui souffre aussi, qui éprouve de la peur et du plaisir. Le monstre n’est en somme que modérément menaçant mais on ne peut faire abstraction de cette présence, qui s’exprime même au-delà des limites du corps de la jeune fille : les meubles volent, la chambre devient glaciale, alors même que le monstre reste attaché au lit, dont la structure a été matelassée. Il ne fait qu’acte de présence, mais une présence horrible, intenable, répugnante et provocante. Il est un esprit qui vénère la souffrance et l’inflige au corps qu’il a investi. Tout cela est si insoutenable que Merrin, après avoir pourtant bien commencé l’exorcisme, finit par mourir de froid et d’épuisement. De même, beaucoup des spectateurs de la première heure se sont trouvés mal devant le film.

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Dans sa réalisation, L’Exorciste démontre une conscience aiguë du principe du travelling, qui déforme l’espace pour faire apparaître ce qui est caché : l’inconvenant dissimulé, les affres exilés, les souffrances ignorées. C’est par le travelling que l’on navigue à travers les différents espaces, toujours plus ou moins clos, mais tous anxiogènes : le site de fouille hanté, l’hôpital avec son personnel et ses machines inquiétants, le stade brumeux où court Karras, le mouroir de la mère de ce dernier, peuplé de malades mentales, et ainsi de suite jusqu’à la chambre de Regan, centre de gravité du récit. C’est par cet art du travelling que l’on arrive face à l’horreur. De même le zoom, qui va au fond des choses et des événements, appuie les tensions dramatiques de la narration et nous rappelle que c’est de dedans que vient le Mal. Dedans les êtres, mais aussi dedans les maisons, les familles. C’est pourquoi, pour s’en débarrasser, il faut le faire sortir, l’évacuer, comme Karras, qui se jette par la fenêtre après avoir absorbé en lui le démon. Il s’agit d’un film sur la transmission, l’héritage, la contagion, passés au prisme d’un mal absolu et démoniaque. Il traite aussi des efforts des Hommes pour ne pas laisser paraître ce mal que l’on cantonne à l’intérieur de sa chambre, comme un adolescent qui se masturbe (voir la scène du crucifix). Le plus difficile dans cette histoire est de faire admettre à la société la thèse de la malédiction, alors même que cette possibilité y est tout à fait prise au sérieux, en tout cas par l’Église… Peut-être les voies spirituelles tiennent-elles ici le rôle magique de mettre en évidence la malédiction de l’humanité : être toujours sur le point de céder au mal.

Amaury Trouvé

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