REVIEW: Rester Vertical, d’Alain Guiraudie

Rester Vertical

[en quête d’espace]

14303938_1249048905140606_1610092480_o

C’est une sacrée balade que nous propose Alain Guiraudie, qui nous entraine du Causse Méjean à Brest en passant par le marais poitevin et ses psychanalystes naturopathes adeptes de perfusions végétales. Entrelaçant un road-movie porté sur la ruralité et des plans gigantesques rappelant les étendues fordiennes, le film nous promène d’un lieu à un autre avec une économie narrative remarquable, reposant exclusivement sur la vie de Léo (Damien Bonnard), un scénariste en quête d’inspiration et de souffle existentiel qui s’aventure sur le causse à la recherche du loup. Un animal mythologique que Guiraudie se plait à convoquer, donnant au film un appui fantastique. Et c’est là la principale force du film, qui met sur le même plan les scènes supposées imaginaires et celles qui relèvent d’une forme de réalisme presque documentaire. Guiraudie parvient à faire de ce long-métrage une parenthèse qui se joue des clichés, ou plutôt des motifs que l’on attend lorsqu’on va voir un de ses films. Comme d’habitude, la presse est tombée dedans, et vous avez forcément lu ou entendu parler de la séquence frontale de l’accouchement, d’une relation homosexuelle mortifère, et parfois rien de plus. Ces scènes sont bien sûr extraordinaires, tout d’abord parce que le cinéma français reste globalement pudibond lorsqu’il s’agit de filmer la sexualité, mais surtout, ces scènes dépassent leur effet-choc pour nous donner matière à penser. Du raccord dans l’axe sur le vagin de Marie au tragi-comique d’une relation homosexuelle surprenante, Guiraudie interroge les fondements moraux de notre époque en proposant des formes cinématographiques étranges et hybrides, non définies et jamais arrêtées ou dogmatiques, dans lesquelles les genres se croisent et se confondent dans une prose visuelle qui affirme et revendique sa liberté de ton. Une liberté que l’on trouve tout d’abord dans la distribution des rôles, avec des acteurs inconnus affichant leurs « gueules » en gros plan. Loin d’en faire des freaks ruraux ou des monstres burlesques, Alain Guiraudie exalte des corps en quête d’espace. Ainsi, un gros plan sur la main du berger Jean-Louis (Raphaël Thiéry) devient aussi captivant que les plans larges sur les pâturages que surveille sa fille Marie (India Hair).

14284984_1249049025140594_597128810_o

C’est après avoir proposé au jeune Yoan de faire du cinéma (Basile Meilleurat) que Léo se retrouve sur le causse et rencontre Marie. Un regard, une main baladeuse, un baiser, et nous voilà partis pour une relation tourmentée dans laquelle l’arrivée d’un enfant et la parentalité vont poser problème. Et c’est avec le simple regard de Marie que nous comprenons l’ambivalence et la rupture affective qui se joue ici. Dans cette scène, Léo apporte l’enfant à Marie qui ne montre aucun intérêt pour son rôle de mère. Cette séquence révèle toute la maîtrise et l’économie d’un cinéaste qui laisse parler les corps, sans s’encombrer de quelconques explications ou dialogues superflus, ce n’est qu’avec le regard fuyant et les légers mouvements de tête de l’actrice que nous réalisons le désintérêt de la mère pour l’enfant. Face à cela, l’espace clos et la fixité de la caméra reflète l’évidence du non-dit qui traverse la scène : Léo va être seul pour élever l’enfant. Cette importance des corps est le pendant de l’indétermination imaginaire qui traverse le film. Donnant les pleins pouvoirs aux forces symboliques et mythologiques des images, le film dresse une géographie mentale fantasmée dans laquelle s’épanouissent les surprises scénaristiques et les multiples virages que Léo affronte avec une ténacité éprouvante.

Parfois sombre, toujours sinueux, le film brouille les frontières entre le réel imposant des décors extérieurs et les rêveries intimes et cauchemardesques de son personnage principal. Bien qu’il dresse un tableau obscur et parfois déprimant pour ses protagonistes, le film n’oublie pas de tirer un comique salvateur des scènes et des situations les plus improbables. Ces instants, subtils et parfois surprenants, intensifient des respirations inattendues qui nous ramènent au grand air et à l’assurance pastorale d’un berger qui reste debout, malgré les coups et les loups.

Théo Martineaud

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s