MIROIR CRITIQUE: Merci Patron ! / Money Monster

Merci Patron ! (François Ruffin, 2016) / Money Monster (Jodie Foster, 2016)

[l’argent ne dort jamais]

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La rentrée est l’occasion idéale pour rattraper notre retard sur les films dont nous n’avons pas eu le temps de vous parler au moment de leur sortie en salle cette année. Deux d’entre eux ont en commun de confronter directement le capitalisme excessif avec ses dommages collatéraux : Merci Patron de François Ruffin, et Money Monster de Jodie Foster. Deux films aux abords très différents (un documentaire français et un film d’action américain) qui se rejoignent pourtant autour d’une efficacité narrative ainsi que d’une forte réflexion sur notre rapport aux images.

Sorti en catimini dans une poignée de salles françaises, Merci Patron est l’exemple type du film qui, réalisé sans prétention avec un budget très modeste, finit par provoquer un raz de marée médiatique qui dépasse son propre sujet. Le film met en scène son réalisateur, François Ruffin, sous le look d’un fan inconditionnel de l’homme d’affaires Bernard Arnault, propriétaire notamment du groupe de luxe LVMH. Avec un ton ironique qui n’est sans rappeler celui des Yes Men ou de Action Discrète, Ruffin se propose de réconcilier Bernard Arnault avec tous les ouvriers licenciés au gré des nombreuses délocalisations et restructurations qu’il a fait subir à ses entreprises. Parmi eux, les membres de famille Klur sont particulièrement touchés : criblés de dettes, leur maison risque d’être saisie par un huissier s’ils ne fournissent pas la somme de 25.000 euros. François Ruffin arrive alors à la rescousse, convaincu qu’il peut persuader Bernard Arnault de leur verser 40.000 euros en prime de licenciement…

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Loin, très loin du Nord-Pas-De-Calais français, Money Monster situe son intrigue à New York, sur un plateau télévisé. Lee Gates anime une émission consacrée à la bourse durant laquelle il dévoile un certain nombre de conseils plus ou moins efficaces. Alors que l’enregistrement de l’émission bat son plein, un jeune homme fait irruption sur le plateau, muni d’une ceinture d’explosifs et d’une arme automatique. Débute alors une prise d’otage surréaliste, au cours de laquelle le jeune homme va se venger de Gates, dont les conseils de boursicotage lui ont fait perdre toutes ses économies.

 Merci Patron et Money Monster, en dépit de leur différence de tonalité sur laquelle nous reviendrons, mettent en scène le mythe de David contre Goliath, en le maquillant sous le fard d’une lutte des classes contemporaine. Dans les deux cas, un individu isolé des hautes sphères de la finance (Ruffin d’un côté et le jeune preneur d’otage de l’autre) essaie de faire infléchir une grosse société et de lui soutirer de l’argent. Non seulement ces deux individus deviennent les porte-paroles de la cause qu’ils défendent, mais ils finissent par endosser le rôle de symboles d’une lutte sans merci contre l’oligarchie. Si le discours anticapitaliste de Money Monster peut vite paraitre paradoxal et risible face aux moyens utilisés pour le transmettre (des acteurs hollywoodiens bien éloignés de la plèbe qu’ils entendent défendre), celui de Merci Patron, en revanche, a vite débordé de son cadre cinématographique. La sortie du film a en effet coïncidé avec l’éclosion en France des fameuses « Nuits Debout », durant lesquelles tout un chacun est invité à prendre part aux débats afin de réfléchir à des solutions alternatives pour réduire les inégalités. Si le film de Ruffin n’a pas directement lancé le mouvement « Nuit Debout », l’émotion qu’il a suscitée chez les spectateurs a probablement fourni l’impulsion finale nécessaire à ces manifestations. Force est de constater que le film a propagé une onde de choc considérable à travers la France, allant jusqu’à forcer Bernard Arnault à faire une déclaration à son sujet. Les raisons de son succès, largement mérité, résident à la fois dans le ton caustique employé par Ruffin mais aussi et surtout grâce à la faible lueur d’espoir que transmet le film : oui, il est possible de lutter, même à petite échelle, contre un empire capitaliste. Ruffin réalise le fantasme universel en renversant la balance qu’on croyait pourtant inébranlable : ce ne sont plus les humains qui sont soumis au capital mais bien  le capital qui finit par être asservi aux humains.

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Si Merci Patron utilise quelques codes empruntés au film d’espionnage (déguisements, caméras cachés), Money Monster ne cache pas son appartenance au thriller américain dont le caractère immersif finit par nous faire oublier les quelques défauts et maladresses narratives du métrage. Se déroulant presque exclusivement en huis clos, le film se réclame de l’héritage d’Un après-midi de chien (Sidney Lumet, 1975) pour sa prise d’otage sur son fond de drame social mais également du plus récent Phone Game (Joel Schumacher, 2002) pour son rythme effréné et sa trame narrative minimaliste. Ce qui pourrait ressembler à un décalque de nombreux films d’action des années 90 est toutefois transcendé par l’usage que fait Jodie Foster des écrans. Omniprésents dans le film, dans le studio de télévision comme dans les visioconférences qu’utilisent les personnages pour communiquer, ils deviennent à la fois objets de crainte (celle pour les patrons du studio de voir leur image égratignée) mais aussi objets de pouvoir. Pour le héros de Money Monster comme pour François Ruffin, les écrans deviennent les vecteurs d’une lutte acharnée, un moyen de toucher au plus grand nombre grâce au pouvoir de l’image.  Dans Money Monster, cette saturation des écrans dans l’image finit par faire perdre au réel sa substance et se fait ainsi l’écho de la dématérialisation monétaire outrancière dénoncée par le film.

En ces temps difficiles où la crise financière ne finit pas d’en finir, Money Monster et Merci Patron constituent deux très bonnes surprises qui, si on peut leur reprocher une certaine tendance à tomber dans une vision un peu manichéenne du monde, n’en demeurent pas moins revigorantes. A choisir entre les deux, on ne saurait que trop vous conseiller le poilant Merci Patron, dont l’humour ravageur et le doigt d’honneur qu’il adresse au capitalisme en font une œuvre singulière en prise avec son époque et ses contradictions.

Alban Couteau

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