REVIEW: The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

The Neon Demon

[images parlantes]

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Paradoxe à la sortie d’un grand film : il faut absolument écrire ou en parler, mais que peuvent les mots face à la puissance de l’image ? Comment traduire une émotion propre à l’agencement des plans, au découpage minutieux d’un réalisateur, par un langage étranger à celui qu’emploient les films les plus ambitieux ? Le dernier film de Refn est de ces œuvres et se trouve de fait difficile à décrire. Pas parce qu’il n’y a rien à en dire, bien au contraire : parce que tous les mots que l’on pourrait mettre sur ses images, qui ont déjà tant à dire, sembleraient vains. Le travail de la critique est néanmoins de dépasser cette frontière entre le texte et l’image, pour tenter de saisir par quels moyens cette dernière nous interpelle, nous émeut ou nous laisse indifférent.

The Neon Demon est le film ayant le plus rassemblé notre rédaction, depuis que ce blog a plusieurs plumes. Après avoir divisé à Cannes, il semble trouver grâce aux yeux des spectateurs, et même de la presse qui affiche Elle Fanning en couverture de nombreuses revues spécialisées. Un tel revirement, aussi surprenant soit-il, rassure quant à la considération respectueuse de Nicolas Winding Refn qui atteint ici des sommets.

Lorsqu’on lit les quelques détracteurs – il en reste – du film, quelques termes reviennent régulièrement : prétentieux, superficiel, creux. A quoi bon s’acharner sur la mégalomanie de Refn à la vue d’un film traversé par tant d’ironie ? Du générique dont les crédits sont soulignés tout du long par un NWR façon YSL, à la scène horrifique finale (improvisée sur le tournage), en passant par le personnage outré de Keanu Reeves, le film s’amuse constamment, se joue des critiques qu’on risque de lui adresser. Un pied de nez qui est loin de constituer l’unique intérêt du film, qui n’est en aucun cas superficiel.

Bien entendu, il serait facile pour quiconque n’a pas été touché par le film de le réduire à un pur exercice de style, une version longue des clips publicitaires qu’a pu réaliser Nicolas Winding Refn. Mais même en tant que « film d’horreur dans le milieu du mannequinat » (ce qu’il n’est pas vraiment), The Neon Demon n’est jamais vain car il s’affirme en un geste radical comme l’un des films les plus visuellement aventureux de ces dernières années. La mise en scène et la photographie ne sont pas seulement virtuoses : elles offrent d’abord au spectateur une expérience totale de cinéma. Les plans durent, l’image est ralentie, teintée de mille couleurs, mais se déchire également au détour de quelques scènes vertigineuses, telles que la mystérieuse chorégraphie à laquelle assistent les personnages dans une boite de nuit au début du film. Un corps, vu de trop loin pour être observé en détail, se meut au milieu d’une pièce plongée dans l’obscurité, mais découpée par des flashs stroboscopiques qui laissent filtrer les sourires se dessinant sur les visages des héroïnes.

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Plus encore que le corps, c’est en effet le visage qui est le centre de l’attention. Il trahit toutes les émotions, et s’y arrêter permet au film de viser bien plus haut que la perfection plastique. De nombreuses séquences ne font que saisir l’évolution d’un regard, d’un sourire ou d’un battement de cils, pour faire vivre les personnages autrement que par leurs dialogues. Refn suspend constamment le temps, et filme ses acteurs avec une intensité et une délicatesse qu’on ne lui connaissait pas. L’auteur du séduisant mais sage Drive crée ici des ruptures sidérantes, qu’il s’agisse du basculement psychologique du personnage de Jesse (merveilleuse scène du premier défilé), de ses innombrables variations de tons, ou plus concrètement d’un changement d’éclairage brutal, comme celui opéré pour les plans de la dernière scène, cramés par un soleil de plomb qui éblouit après 1h40 d’obscurité et de néons fluorescents.

Ce grand huit émotionnel est renforcé par la musique géniale de Cliff Martinez et les quelques morceaux originaux qui viennent s’ajouter à la BO. Il est évident que le compositeur intervient directement selon les intentions de mise en scène du réalisateur danois qui, en se dirigeant à chaque film vers une narration plus singulière, lui lance un véritable défi. L’étrangeté et l’hétéroclisme de la musique qui habille The Neon Demon provoquent frissons et exaltation tout au long du film. Ayant dépassé depuis Only God Forgives les purs effets de décalage son-image qui faisaient le charme de Drive (film noir moderne et score pop rétro), Cliff Martinez emprunte la piste excitante suivie par Refn depuis deux films : celle de l’abstraction.

Le film n’est pas « creux ». Il fonce sans avoir peur du vide. Ce qui compte, ce n’est pas la sinuosité de l’intrigue dictée par le terrible culte du scénario, mais bien l’audace de se lancer sur les voies les moins balisées de la réalisation et du montage. Ainsi, il serait réducteur de se contenter d’établir des liens entre les histoires racontées par The Neon Demon et Mulholland Drive de David Lynch. Refn prend le risque de s’abandonner complètement à l’image, plus qu’à la complexité de la narration. En délestant le film de la littérarité du script, il invite à faire l’expérience du cinéma sans l’interférence des mots. Mais l’ultime qualité qui permet à Refn de livrer un petit chef d’œuvre, c’est sans doute le mystère. Celui de ce corps dansant dans la boite de nuit, autant que celui qui entoure ces trois énigmatiques triangles bleus et rouges qui hypnotisent Jesse. Des fulgurances insaisissables, que l’on ne peut s’empêcher de questionner à la fin du film. En se gardant de limiter ces images par l’écriture, Refn livre une démonstration de la puissance indépendante du septième art, projet qu’il portait jusqu’alors sans jamais oser le dérapage nécessaire. Les réalisateurs faisant preuve d’une telle détermination sont aujourd’hui bien trop rares pour qu’on ne salue pas cet hallucinant Neon Demon.

Thomas Manceau

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3 réflexions au sujet de « REVIEW: The Neon Demon de Nicolas Winding Refn »

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