OLDIE: La chevauchée des bannis d’André de Toth

La chevauchée des bannis

[pays de neige]

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Western hivernal à la blancheur immaculée, La chevauchée des bannis (Day of the outlaw) a récemment fait l’objet d’un regain d’intérêt grâce à l’hommage que lui rend Quentin Tarantino avec ses décevants Huit salopards. Chef d’œuvre du discret mais besogneux André de Toth, le film ressort dans une superbe copie restaurée qui en souligne habilement les contrastes et en magnifie les paysages enneigés.

Dans un petit village perdu dans le Wyoming, une querelle oppose les fermiers à Blaise Starrett (Robert Ryan dont l’air désabusé pose les bases du futur personnage de Clint Eastwood), un riche éleveur. Cette altercation est interrompue par l’arrivée soudaine de 7 bandits, anciens militaires chassés de l’armée, qui cherchent refuge. Ceux-ci sont menés par le charismatique Jack Bruhn, à qui Burl Ives prête son regard sombre et sa voix de stentor. Blessé au combat, celui-ci nécessite d’être opéré par le médecin du village. Pendant ce temps, les autres bandits prennent le village en otage, confinant hommes et femmes dans deux pièces séparées.

Un grand réalisateur se reconnaît à sa manière de combler une absence de budget par une abondance d’inventivité, comme si la contrainte devenait le moteur de la création. Avec La chevauchée des bannis, André de Toth déconstruit l’imaginaire du western tel qu’il a pu être mis en place par John Ford ou Howard Hawks. Divisé en deux actes, le film se déroule d’abord en huis clos avant de faire éclater toutes démarcations lors du périple final, une chevauchée à travers une forêt enneigée. Par sa tension permanente et sa violence diffuse (le film comporte moins de coups de feu que de balles dans un six-coups), le métrage montre la contamination progressive de la bestialité chez les hommes. La fameuse « chevauchée » telle qu’elle est annoncée par le titre du français est bien laborieuse, tant elle est freinée par la neige dans laquelle s’enfoncent les corps. Celle-ci paralyse les mouvements et assourdit les bruits, plongeant tout le film dans un rythme extrêmement lent et contemplatif. Les panoramiques sur les paysages couverts de neige font du film une œuvre qui touche à l’abstraction, chaque personnage ne devenant plus qu’un point noir entouré par la blancheur du vide.

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            Chez André de Toth, la frontière entre le bien et le mal est définitivement effacée par le blizzard, véritable ennemi commun contre lequel les personnages ne cessent de lutter. Pourtant, la neige n’efface pas toutes les traces : Starret et Brunh sont soumis au poids d’un passé qui ne nous parviendra que par bribes (un amour déchu pour Starret, un massacre dans l’armée pour Brunh). En s’enfonçant peu à peu dans la neige, les personnages semblent vouloir se laver de cette culpabilité qui les ronge : la blancheur qui les couvre finit pourtant par prendre les allures d’un linceul que chaque personnage porterait sur lui. Car cette chevauchée des bannis, tant grâce à la partition lugubre de Alexander Courage qui met les cuivres graves à l’honneur que par les somptueux clairs-obscurs de la photographie de Russell Harlan, semble s’apparenter à une marche funèbre. Rarement un western aura été aussi sombre : la désolation et le vide du paysage deviennent les reflets du nihilisme profond qui anime les personnages. La luminescence de certains films de John Ford (en particulier Le fils du désert, son plus biblique) est décidément bien loin…

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            La chevauchée des bannis est certainement l’un des meilleurs westerns de la fin des années 50, et pourtant l’un des moins connus. Grâce à une maitrise formelle innovante ainsi qu’à une liberté de ton peu courue pour l’époque (tous les personnages ont une sexualité à fleur de peau prête à déborder), André de Toth met à profit les formes classiques du western pour mieux les déconstruire. L’imaginaire du western disparaît peu à peu, ne laissant plus que des hommes aveuglés par l’orgueil. Amateur d’oxymores, André de Toth prouve que le western crépusculaire n’est jamais aussi beau que lorsqu’il est filmé en pleine lumière, faisant de la neige un territoire d’obscurité cauchemardesque.

Alban Couteau

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