REVIEW: Julieta de Pedro Almodóvar

Julieta

[puzzle sentimental]

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Les relations familiales, et plus particulièrement les relations mère-fille, sont celles que sondent P. Almodóvar depuis plusieurs décennies. Toutefois, avec son avant dernier film, Les Amants Passagers, le chantre de la movida nous avait un peu perdus. C’est avec un retour au drame familial et au portrait de femmes qu’il retrouve l’acropole de son cinéma. Dans son dernier film Julieta, adapté des nouvelles d’Alice Munro, Almodovar construit une tragédie à rebours, composée de longs flashbacks portés par la voix-off littéraire de son héroïne. Le film commence avec Julieta (interprétée par Emma Suárez), une femme d’une cinquantaine d’années, belle mais au visage marqué et aux traits tirés, qui prépare son départ de Madrid pour s’installer avec son amant Lorenzo au Portugal. C’est lorsqu’elle fait le tri dans ses affaires que nous découvrons les photos de sa fille Antía (interprétée par Priscilla Delgado puis par Blanca Parés). Dans les rues madrilènes, Julieta croise Beatriz (interprétée par Michelle Jenner), l’amie d’enfance d’Antía, qui lui donne des nouvelles de sa fille. Cette rencontre concrétise un trouble palpable tout au long de cette séquence d’ouverture. Incapable de jeter les clichés de sa fille, prise dans l’ambivalence des émotions qu’elle manifeste, Julieta refuse au dernier moment de suivre Lorenzo et décide de rester à Madrid. Retournant sur les traces de son passé jusqu’à son ancien appartement dans lequel elle vivait avec sa fille, elle se met à écrire son histoire et nous embarque quelques décennies plus tôt. Nous assistons alors à sa rencontre avec Xoan (Daniel Grao), le père d’Antía, et à la naissance de leur passion amoureuse jusqu’à la rupture fatale que produira la mort de son amour, puis la départ de sa fille.

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Nous voyons alors Julieta jeune (interprétée par Adriana Ugarte) dans la première partie de sa vie, le récit de ses rencontres étant conté par la voix-off de Julieta âgée, qui déroule le récit et ajoute une forme romanesque aux images de la jeunesse « movidienne » du personnage. C’est là que survient le premier tour de force d’Almodovar et sa capacité à nous immerger dans l’émotion, la beauté, et l’attraction érotique qui emplissent la première partie du film. Tout commence dans la cabine d’un train, un vieux corail de la RENFE (la SNCF espagnole) dans lequel Julieta est rejointe par un homme d’une cinquantaine d’années. Alors qu’il tente de faire la conversation avec sa camarade de cabine en se rendant exagérément courtois, Julieta coupe court à l’échange et s’en va au wagon-bar où elle rencontre Xoan, un jeune pêcheur de Galice. Après un arrêt en gare ponctué par la vue des mouvements d’un cerf majestueux courant le long de la voie, le train repart et Julieta remarque que son camarade de cabine est manquant. L’homme disparu devient vite l’homme suicidé, évènement traumatique dont elle se sent coupable, elle qui avait rapidement refusé la conversation. S’ensuit l’étreinte amoureuse entre Xoan et la jeune femme, comme une réponse éternelle, de la pulsion de mort à la pulsion de vie. Toute cette séquence ici brièvement décrite porte la fulgurance de la mise en scène d’Almodovar. Tout d’abord, la dimension minimale de l’action et du décor, un train et trois espaces composés par les deux cabines et l’extérieur. Débarrassé de ses coutumières fioritures exubérantes, Almodovar trouve une forme de poésie minimaliste, de la coiffure de son actrice à la valise vide du suicidé. Cette structure rend visible chaque détail et pénètre l’image comme le regard de l’actrice pénètre le nôtre. Lorsque l’image nous montre le cerf dans sa course au ralenti hors du train, nous devons nous y reprendre à deux fois. Cette image est-elle numérique ? La parenthèse de cette grâce animale offerte comme un fantasme généré numériquement maintient la scène dans un flottement sensible porté par le ralenti. Après la découverte du corps de l’homme suicidé, Almodovar filme les ébats amoureux entre Julieta et Xoan. Cette scène rend compte de l’économie figurative du film. Allongés dans la cabine du train, Almodóvar joue des reflets pour un montré/caché magnifique, la nudité se dévoilant partiellement à travers des sur-cadres flirtant avec la surimpression. Comme l’image le suggère, l’amour qu’ils se portent est déjà ailleurs, une présence évanescente que la mise en scène produit dans le flou miroitant des vitres embuées. Révélant le tumultueux passé de la vie de son personnage, cette première partie rétrospective allie la fougue du passé à la pénitence du présent. Cette tension induite dans l’image par les troubles internes du personnage se révèle par les différents effets dont use Almodovar. Ainsi, c’est en recouvrant le visage de sa mère pour lui essuyer les cheveux que Julieta est transfigurée, l’actrice Adriana Ugarte cédant sa place à Emma Suárez, le changement du visage manifestant figurativement, et toujours de façon minimale, le traumatisme du deuil de Julieta et l’ascétisme morbide ayant détruit sa vie affective.

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Recherchant l’épure, le film quitte alors son aspect romanesque pour prendre une dimension tragique. Les couleurs profondes se partagent le cadre et renforcent l’émotion que dégagent les actrices, et subliment le tout. L’évolution des couleurs devient un enjeu narratif qui porte le drame jusqu’à la tragédie intime des personnages. Certains personnages (comme Marian, interprétée par Rossy de Palma), et toutes les disparitions (comme la mort de Xoan), sont portés par une écriture qui redouble la culpabilité apparente de Julieta, et porte le drame intime de l’histoire du personnage vers la tragédie. Lorsqu’elle quitte sa mère transfigurée pour vivre sa vie, Antía provoque le basculement du film, celui-ci devenant alors une enquête dans laquelle chaque obstacle que rencontre Julieta est une vexation insupportable. Sa fille ayant effacé les traces de son passage comme elle-même avait effacé les traces de son passé, la deuxième partie de Julieta prend les allures d’une longue marche expiatoire. La structure temporelle du film trouve ainsi son sens : il fallait passer par le récit des évènements antérieurs pour reconstituer les pièces du puzzle de la vie intime du personnage, en mille morceaux. Dans un dernier geste libérateur, Almodóvar nous confie les pièces et nous murmure les fins possibles d’un film qu’on gardera en mémoire.

Théo Martineaud

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Une réflexion au sujet de « REVIEW: Julieta de Pedro Almodóvar »

  1. Pour ma part j’avais beaucoup aimé (et rigolé devant) Les Amants Passagers, mais c’est vrai qu’avec Julieta il revient à un style plus traditionnel de sa filmographie, proche de Volver. Julieta a été un de mes gros coups de cœur de l’année!

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