REVIEW: Ma Loute, de Bruno Dumont

Ma Loute

[envolée délirante]

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Après Ptit Quinquin, Bruno Dumont retourne au cinéma pour Ma Loute, un long-métrage comique et renversant, fou et hilarant. Nous sommes en 1910 sur la Côte d’Opale, le gargantuesque inspecteur Machin (Didier Despres) et son adjoint Malfoy (Cyril Rigaux) sont chargés d’enquêter sur de mystérieuses disparitions de bourgeois en vacances. Cette enquête nous montre alors une baie du Pas-de-Calais, un microcosme dans lequel la bourgeoisie décadente et consanguine, incarnée par la famille Van Peteghem, fait face à un prolétariat maritime et cannibale, la famille Brufort. Comme si les pauvres n’avaient plus que les riches à manger.

De cette situation grotesque, B. Dumont tire les stéréotypes des classes respectives jusqu’à leur paroxysme, chaque personnage devenant à lui seul un événement comique, verbal et corporel. En cela, la dimension burlesque du jeu et des corps porte le film vers un comique renversant, tant pour les chairs que pour les clichés, très rapidement dépassés par le rire et la grâce de leurs mouvements. En prenant des acteurs professionnels (F. Luchini, J. Binoche, V. Bruni-Tedeschi ou encore J-L. Vincent), et des acteurs non-professionnels (Brandon et Thierry Lavieville, Raph, Didier Despres, Cyril Rigaux), le réalisateur B. Dumont fait de l’opposition de son casting un enjeu comique subversif et touchant; les comédiens professionnels incarnant cette bourgeoisie décadente face aux acteurs « amateurs » qui jouent une version caricaturale, voire horrifique, de leur propre condition. Cela nous amène à une séquence symbolique dans laquelle André Van Peteghem (F. Luchini) s’émerveille du travail d’un pêcheur en mangeant une omelette avec sa compagne Isabelle (V. Bruni-Tedeschi), cristallisant ici la fascination morbide de certains films français pour les « classes laborieuses », allant jusqu’à l’esthétisation béate d’une misère et d’une précarité dont ils se réjouissent de voir la beauté, du haut de leur tour d’argent. Cette tour d’argent, nous la retrouvons dans le film à travers la villa des Van Peteghem, une maison cossue au style « égyptien cimenté » qui domine la baie.

Bien qu’une lecture comique-marxiste puisse valoir pour cette fiction, elle participe plus largement à nous montrer l’attirance qui se dessine entre ces deux milieux que tout oppose. Ce lien impossible prend chair dans l’amour qui se tisse entre Ma Loute et Billie, l’enfant des Van Peteghem dont le sexe reste l’interrogation suspendue du film. Une interrogation qui se poursuit au générique, créditant l’actrice ou l’acteur par l’abréviation de son prénom Raph. Dès lors, le film multiplie les envolées et provoque un cinéma de rencontre, un objet hybride et réjouissant, où le drame le plus profond s’accompagne de crispations faciales et de cris démesurément faux et drôles. La force mélodramatique rencontre alors le comique le plus expansif, donnant lieu à des scènes d’une force incroyable. Il ne reste plus qu’à savoir si vous voulez rire ou pleurer.

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Polarisant autour de l’amour de Ma Loute et Billie deux classes sociales hétérogènes, l’enquête des deux policiers est reléguée au second plan, comme une intrigue qui donne au film des respirations définitivement comiques aux scènes ambiguës qui les précèdent. Nous voyons ici la justesse du montage du cinéaste laissant le temps au mouvement et à l’image pour faire naître des moments de grâce. De l’émerveillement outrancier du consanguin André Van Peteghem face à la croissance de la glycine, à la scène gore des doigts d’une bourgeoise morte que dévorent goulument les frères de Ma Loute, le film maintient un comique instable entre ces deux extrémités. L’émerveillement autour de la glycine nous rappelle les envolées de F. Luchini qui, dans cette scène, révèle la difformité de ses exagérations jusqu’aux spasmes compulsifs d’un snobisme exalté par lui-même. La scène gore des doigts de bourgeois semble quant à elle répondre à la fascination gustative des spaghettis dégoulinantes d’Adèle Exarchopoulos dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kéchiche, la fascination érotique ayant laissé place au cannibalisme de classe. Le film regorge de séquences aux significations multiples sans jamais se laisser dévorer par son propos ou ses citations, tant politiques que formelles.

Outre cette radicalité humoristique hilare et déconcertante, B. Dumont apporte à son film une touche spirituelle et plus particulièrement chrétienne, les pêcheurs étant sommés de pêcher… des morues et des maquereaux. Le comique prend alors une tournure merveilleuse avec des personnages touchés par la grâce qui se mettent à s’envoler. Provoquant la rupture radicale de l’effet hyperréaliste des images numériques d’une netteté troublante. La parenthèse merveilleuse et surréaliste qu’ouvre la séquence finale sans la refermer donne au film une légèreté que n’avait pas Ptit Quinquin, qui était traversé par l’diable in perchonne (épisode 3). Refermant sa boucle sur un champ-contrechamp splendide entre Ma Loute et Billie, dont l’amour impossible offre une profondeur dramatique intense n’ayant rien à envier aux mélodrames larmoyants, et qui porte une poésie comique, surréaliste et mystique, en arrière-plan de l’ascension et la chute de l’inspecteur Machin. L’envol amoureux et la chute burlesque. Ma Loute s’impose comme une sublime tempête comique dans laquelle B. Dumont prend l’allure d’un cinéaste tempestaire[1] transgenre.

 Théo Martineaud

[1]  « Les tempestaires sont des individus prétendant être doués du pouvoir de contrôler les phénomènes célestes (tempêtes, orages, vents, etc…) en faisant usage de la magie ». URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Tempestaire

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