PORTRAIT: Jim Jarmush

Jim Jarmusch

[vampire dandy]

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                Cinéaste américain né en 1953 dans l’Ohio, Jim Jarmusch débarque en 1980 avec son premier film Permanent Vacation, un film d’errance qui nous balade dans les ruines d’un New York en passe de trouver un nouveau souffle et que le personnage d’Aloysious Parker (Chris Parker) va quitter. Dans les décombres des vies déchirées, Jarmusch suit son personnage en partance vers la vieille Europe, nous amenant dans les temps suspendus des existences précaires des quartiers pauvres de la grosse pomme. Dans ce véritable manifeste dandy underground des années 80, Jarmusch installe les figures récurrentes de son cinéma: l’errance, la marginalité (tant pour ses personnages que pour les conditions de production de ses films), le tout sur un fond de jazz. Son cinéma refuse l’action comme principe moteur du récit. Ces films nous portent alors dans les entre-temps, pour des scènes à la fois légères et drôles mais traversées par une mélancolie existentielle que son film Only Lovers Left Alive (2013) semble traduire le plus explicitement.

                Portant autant ses recherches poétiques dans les corps de ses acteurs qu’à travers le corps des images et de la musique, J. Jarmusch n’en reste pas moins drôle, ponctuant ses films de scènes cocasses dans lesquelles les acteurs sont au premier plan. La première anecdote qu’il raconte est celle des bourses que l’État de New York lui avait versées en 1980 pour son inscription universitaire. Cette somme, directement versée sur son compte, aura servi à financer Permanent Vacation. L’Université de New York l’a appris, a refusé de valider son année et n’a pas programmé son film au festival universitaire annuel… Qu’à cela ne tienne, J. Jarmusch traverse l’Atlantique et remporte le prix Josef von Sternberd au Mannheim-Heidelberg International Filmfestival (Allemagne).

                C’est dans cet univers moderne post-Nouvelle Vague et éminemment cinéphile que J. Jarmusch élabore son cinéma. N’oublions pas que celui-ci a passé une année comme étudiant à Paris, découvrant la cinémathèque et son flux ininterrompu de films de tous horizons, à l’époque durant laquelle Henri Langlois présidait encore l’établissement. C’est donc dans cette atmosphère que les premiers films de Jarmusch rencontrent la lumière des écrans. Après son premier film, il tourne Stranger Than Paradise en 1984, dans lequel Eva (Eszter Bálint), une jeune hongroise, retrouve son cousin Willie (John Lurie) et son ami Eddie (Richard Edson) aux États-Unis. Mais une fois arrivée, l’ennui s’installe, et débute l’errance des personnages qui se retrouveront en Floride pour se perdre à nouveau en tordant les codes fantomatiques du road-movie. Ce film obtint en 1985 la Caméra d’or au festival de Cannes, un festival qui suivra dorénavant la carrière du jeune réalisateur.

                C’est en 1986 que le tableau filmographique de Jim Jarmusch retrouve des couleurs, non pas formellement, car il reste au noir et blanc depuis son précédent film, mais métaphoriquement, car le rire s’installe plus confortablement dans ce film de galériens évadés dans lequel se côtoient John Lurie, Tom Waits et Roberto Benigni. Reléguant les codes du film d’évasion conventionnel à un postulat narratif qui laisse la part belle aux relations entre les personnages, Jarmusch confirme son statut de cinéaste indépendant, lorgnant à la marge des conventions narratives et des attentes du spectateur. Ce film faisait partie de la sélection officielle pour la Palme d’or du festival de Cannes en 1986.

                Arrive alors 1995, et sûrement le film majeur du cinéaste : Dead Man, ou comment traverser en une séquence d’ouverture magnifique dans une locomotive en marche, toute la machine cinématographique qui anima les États-Unis et sa mythologie du Far-West. Dans ce film, le jeune William Blake (Johnny Depp) part pour l’Ouest afin de débuter son travail de comptable. Cependant, son patron, M. Dickson (Robert Mitchum) lui apprend que son poste n’est plus vacant. Durant la nuit, Blake est blessé par le fils de Dickinson venu régler son compte à son ancienne fiancée Thel. Blake tue Dickinson et s’enfuit avant d’être retrouvé par Nobody (Gary Farmer) un indien rejeté qui le soigne en croyant soigner le poète anglais. Notons que ce choix de nom se retrouve dans le film à travers de nombreuses citations que le film insère dans son récit. Les deux parias entament alors leur exil dans l’Ouest perdu. Échec commercial mais réussite esthétique majeure pour ce film aujourd’hui légendaire et dont la bande originale est signée Neil Young.

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Dead Man

                En 1999, J. Jarmusch retrouve l’univers urbain avec Ghost Dog : La Voie du samouraï, retraçant les péripéties d’un tueur à gages vivant chichement (Forest Whitaker), accompagné des pigeons du toit de son immeuble et de son unique lecture : l’Hagakure, le guide des samouraïs. De l’anti-héros moderne au héros stoïque et anti-spectaculaire, Jarmusch parvient à créer un film atypique dont la forme impose le rythme, de l’allure lointaine au plan rapproché, du film de gangster au samouraï urbain, de la violence au cartoon, Ghost Dog participe du même élan maniériste d’un cinéaste qui travaille et retravaille ses formes et motifs de prédilection, suivi de près par une bande-son magistrale signée RZA (le maître d’armes du Wu-Tang Clan).

                Des interrogations philosophiques sur les conditions précaires de l’existence jusqu’aux explorations formelles des limites figuratives, celles d’un cinéma qui refuse la prédominance de l’action et du récit hollywoodien, Jim Jarmusch s’est installé aux côtés de John Cassavetes et Wim Wenders comme un passeur d’images cinéphile pour qui l’Atlantique n’est pas une frontière. Des figures de l’errance dandy de ses premiers films jusqu’aux vampires intellectuels d’Only Lovers Left Alive (2013) que le monde assoupit lentement, le cinéma de Jim Jarmusch continue de fasciner ses admirateurs, même s’il est vrai que la fraicheur et la spontanéité des années 80 a quelque peu disparu de son cinéma. Il ne reste plus qu’à savoir si Dead Man est son chef-d’œuvre indétrônable, ou bien s’il peut encore nous surprendre et dépasser les limites d’un contrôle esthétique qui semble s’essouffler avec le temps.

Théo Martineaud

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