REVIEW: J. Edgar, de Clint Eastwood

J. Edgar

[l’homme de marbre]

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« La postérité d’un homme est basée sur son héritage. » J.Edgar Hoover

 Qu’en est-il quand un homme est de son vivant un héritage en lui-même ? Cette question s’adresse aussi bien au personnage central qu’au réalisateur lui-même. En effet, Clint Eastwood, avec cette pièce de maître, dépasse définitivement le qualificatif de légende vivante du cinéma pour se fondre dans le cinéma lui-même. Il en est désormais, et depuis un certain moment, un fragment immortel, dont le crépuscule est d’une beauté à couper le souffle.

De film en film Eastwood confirme qu’il est le premier des derniers réalisateurs « classiques » dans le sens noble du terme. Mise en scène épurée mais construite intelligemment, montage précis, photographie magnifique et un sens juste et profond du mélodrame.

J.Edgar revient donc sur une légende américaine, un de ces hommes qui sont et ont fait les États-Unis. Un de ces hommes dont la vie se confond dans leur œuvre et vice-versa. Il est aussi de ces hommes tellement dans la lumière, tellement au sommet que leur vie personnelle s’en retrouve nimbée de mystères, de flous, d’interrogations et d’interprétations. Bref, le propre d’une légende.

Hoover, fondateur et directeur du FBI à l’âge de 30 ans, s’est maintenu au sommet durant presque un demi siècle, sous 8 présidences différentes. Les chiffres font pâlir et parlent d’eux-mêmes concernant la puissance et le poids politique d’un des hommes les plus influents du XXème siècle.

Premier écueil esquivé avec brio par Eastwood : le biopic niveleur. Le film aurait pu s’appeler « «Hoover » et  se fondre comme tant d’autres dans un propos conformiste, statufiant un personnage dont la vie publique ne saurait être détachée de son pendant privé. Il n’en est rien, le réalisateur choisissant ne n’être ni complaisant, ni inquisiteur, quitte à prendre comme source explicative une interprétation psychologique pouvant paraître simpliste. Quelle est-t-elle ?

J.Edgar. Une lettre anonyme effaçant le prénom officiel (John) d’un homme derrière un patronyme affectueusement donné par une mère-déesse dont l’ombre, mi-désir, mi-terreur, plane en permanence sur le film, et ce dès le générique. Rarement un film n’aura condensé si magistralement son propos dans un titre. Le mythe Hoover s’éclipse derrière ce conflit œdipien non résolu, où le désir fusionnel guide, force la main, voire transforme un homme (la scène de travestissement, magistrale d’intensité) pour finalement conditionner sa vie. Hoover sera toujours Edgar, tel est l’un des propos du film.

De manière concomitante, l’homosexualité refoulée de Hoover est ici traitée avec une sensibilité, une pudeur et une justesse que peu de films parviennent à atteindre. Sous la menace d’une mère toute puissante, le refoulement émotionnel fait de Edgard un Hoover maniaque du classement, de l’information, du conditionnement. Une vie conçue comme un puzzle, comme un ensemble de fiches. Un théâtre d’ombre et de lumière où les différentes facettes du personnage apparaissent et disparaissent de façon discrète mais appuyée. Son rapport au numéro 2 du FBI, Tolson, est à ce titre une des grandes réussites du film. Une amitié ambivalente, un amour interdit, tels sont les liens puissants qui traversent sans faillir les 50 ans de « vie commune » de ces hommes au sommet du pouvoir américain (la scène de la chambre étant à ce titre un autre morceau de bravoure du film). Dès lors, cet ensemble psychologique permet une coloration des évènements que le scénario et le montage, fantastiques, éclairent avec un brio peu commun.

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Le scénario, construit en accordéon, nous renvoie coup après coup entre les années 20-30 et les années 60, de l’aube au crépuscule de la légende Hoover. Pourquoi oblitérer dès lors presque 40ans d’histoire ? Sans nul doute parce que le propos est ailleurs, affiché au mur de la routine que l’on voit apparaître et réapparaître selon l’époque. Une routine, des habitudes inébranlables qui marquent tout le long du film le caractère monolithique du personnage, de ses principes (sa lutte contre les bolcheviks, véritable chasse aux moulins longue d’un demi siècle). Hoover n’est pas l’homme d’une institution, il est un homme-institution, et comme il le rappelle à son biographe, il a créé le FBI autant que celui-ci l’a créé.

Ainsi, le montage du film égrène patiemment les différentes petites habitudes du personnage pour synthétiser avec génie cette rigidité granitique qui le caractérise par exemple lors de la scène des champs de course où un fondu fait fusionner les Hoover et Tolson jeunes avec leurs doubles âgés. Mêmes gestes, mêmes regards, mêmes postures, seul le cadre autour d’eux à changé, les années 30 leur sont favorables (leur cheval gagne) quand les années 60 marque leur effacement (leur cheval perd encore, précise-t-il). Quelle scène fascinante, mettant en lumière de façon ironique à la fois l’inaltérable longévité politique d’un homme et son anachronisme. Voilà du cinéma comme il en existe peu aujourd’hui, exaltant !

Quant à l’aspect historique, Eastwood choisit habilement de le mêler à son propos, en choisissant de se pencher sur des points moins anecdotiques qu’ils en ont l’air. Pensons à l’épisode Lindbergh, passionnant d’enseignements sur l’époque autant que sur Hoover. Pensons à l’acharnement de Hoover contre Martin Luther King, qu’il soupçonnait d’être un espion soviétique. Pensons aux rapports exécrables qu’il entretient avec les Kennedy et ce jusque dans la mort de J.Fidgerald qu’il annonce froidement à Robert, son frère, sous ces seuls termes: « le président a été abattu ».

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John Edgar Hoover, 1932

Autant de petits faits éclairant la personnalité d’un fauve politique, dont l’avidité originelle de reconnaissance s’est muée en course à la gloire puis en combat perpétuel pour la survie sur la fin. Une vie comme une fuite que seul un baiser à Tolson aurait pu apaiser mais qui jusqu’à la fin et cette scène bouleversante à table, restera interdit, emprisonné dans les murs de granit où Hoover enferma pendant des décennies Edgar. Même le cadavre du directeur du FBI semble irréel, d’un gris plus proche de la statue que de la chair.

A ce titre, la photographie du film est un atout central pour le propos de l’œuvre et l’éclairage du personnage. Tout en nuances de gris, de blanc et de noir, presque perpétuellement plongé dans une pénombre marquant l’ambivalence permanente, le film prend une coloration majestueuse, mettant en valeur costumes et décors parfaits.

Dernier pan fantastique du film, et non des moindres : le casting. DiCaprio est à nouveau remarquable, travaillant un jeu intérieur de tics et d’expressions sur la base de ce qu’il avait développé en incarnant Howard Hugues dans Aviator. Le résultat est à couper le souffle de puissance, d’intensité et de maîtrise dans un exercice difficile pouvant facilement tomber dans le mimétisme cabotin. Il est exceptionnel. Quant à Armie Hammer, déjà vu dans The Social Network, il campe un Tolson tout en retenue, avec un jeu d’une sensibilité rare. Judi Dench en mère Hoover, et Naomi Watts en secrétaire loyale complètent un casting principal solide. Rajoutons à cela le maquillage de la vieillesse, magnifique, qui offre aux acteurs et actrices l’occasion de gagner une force supplémentaire sans qu’aucun ne tombe jamais dans la surenchère.

Le rythme est lent, à dessein bien entendu, développant patiemment une vie contrôlée à l’extrême, où la répétition et la permanence marquent les décennies d’un homme, d’une légende, d’une institution. J.Edgar est un grand film. Et c’est un euphémisme.

Kévin Ruiz

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