REVIEW: The Immigrant, de James Gray

The Immigrant

[the lost city of NY]

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Ewa (Marion Cotillard) et Magda, deux jeunes polonaises, arrivent à Ellis Island, porte d’entrée pour des millions d’immigrants aux États-Unis. Atteinte de la tuberculose, Magda est placée en quarantaine. Seule, Ewa tombe dans le piège de Bruno (Joaquin Phoenix), un rabatteur.

Voici un film de grande valeur auquel les hasards de la programmation n’ont pas rendu justice. Sorti en même temps que le produit aseptisé Hunger games 2 et rejeté dans l’ombre du succès (mérité !) de Gravity, The Immigrant n’a pas connu l’affluence qu’il aurait pu avoir.

Ce qui marque d’abord c’est une photographie absolument somptueuse. Un panel de couleurs qu’affectionne Gray, aux tons tranchés et antagonistes, recouvre cette cité des années 1920. Grâce à une teinture ocre, New-York apparaît chaleureuse. Une chaleur qui se raccorde à la promiscuité endémique (le cabaret, le grand hall d’Ellis Island, l’Église ou l’appartement de Bruno où habitent quatre personnes). Une chaleur humaine, certes, mais d’une fragilité incroyable, comme si chaque plan pouvait perdre son humanité comme l’on souffle la flamme d’une bougie. Quand cela se produit, c’est un bleu acier qui envahit l’écran, discrètement mais sûrement. Les rues de la ville apparaissent alors dangereuses et miséreuses, les êtres à la dérive, les pulsions dévoilées au grand jour. Cette composition visuelle magistrale fait d’abord de The Immigrant un beau film, tout simplement.

La deuxième qualité du film – qui est peut-être, paradoxalement, son seul défaut de taille – s’exprime dans la maîtrise totale dont fait preuve James Gray dans la conduite de son œuvre, de la mise en scène à la précision chirurgicale au montage d’une efficacité sans faille. On peut le constater dans le plan d’introduction voyant la statue de la liberté apparaître dans une brume dévitalisée, la scène de cabaret à l’exiguïté étouffante, ou encore la séquence de fin filmée avec autant de retenue que de puissance: le film regorge de perles de mise en scène. Pour autant, ces séquences n’ont rien de tapageur et s’inscrivent parfaitement dans l’ensemble, ne brisant jamais le rythme, formant un bloc dense et cohérent.

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Cette cohérence est aussi ce qui finalement nuit au film en empêchant les effluves d’émotions de s’échapper de l’écran pour venir saisir le spectateur comme ce fut si magnifiquement le cas dans Two lovers. A part les quelques explosions venant de Bruno, l’ensemble reste  assez froid là où le film tente pourtant de narrer une passion destructrice. Et puisque James Gray se refuse à briser la cohérence du rythme en se livrant à des effusions de mouvements comme dans La nuit nous appartient ou The yards, The Immigrant est condamné à rester quelque peu figé dans sa propre beauté visuelle, laissant entrevoir par son duo d’acteurs principaux ce qui aurait pu être apporté de plus.

Force est de constater que Marion Cotillard se hisse ici au niveau du film. Il se dégage de son personnage une forte dualité. Il y a d’une part la jeune fille traumatisée par les évènements, la folie guerrière et les pulsions animales des hommes, d’autre part l’âme slave solide, inamovible, intraitable. Cette finesse de jeu permet alors d’envisager une belle scène pourtant anodine au premier regard où, terrassée par la fatigue, Ewa s’effondre sur le lit, le regard las mais l’esprit aux aguets, un tison caché sous son oreiller. Ewa est donc un visage, un beau visage sur lequel se lit le drame d’une vie mais dispose aussi de mains assurées, toujours armées d’une lame, d’une paire de ciseaux, s’accrochant à la vie coûte que coûte. Une bien belle performance.

Quant à Joaquim Phoenix, que dire sinon qu’il est une nouvelle fois impérial. Cet acteur caméléon déploie un immense jeu de frustration, de dureté et de culpabilité qui compose le personnage de Bruno, faible rabatteur à l’emprise certaine sur ses « colombes ». Il faut le voir dans la séquence finale, mis à nu par les coups, difforme, se livrer à une contrition déchirante dans un sommet de pathétique. Chapeau bas.

The Immigrant apparaît donc comme un beau film, maîtrisé (peut-être à l’excès) de bout en bout par un James Gray qui a soigné dans les moindres détails cette sombre plongée dans les marécages du Rêve américain. Il manque à ce jeu d’acteurs de haut niveau et à cette sublime photographie une once de folie, ce décadrage, cette fureur qui jaillit par intermittence dans les autres films du réalisateur. Reste malgré tout un excellent long-métrage au classicisme envoutant.

Kévin Ruiz

 

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