REVIEW: White Bird, de Gregg Araki

White Bird

[derrière les portes]

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Un éclat de rire. Un simple éclat de rire retient en lui l’ensemble du dernier film de Gregg Araki. Une fois de plus, le réalisateur sino-américain parvient, par un jeu d’équilibre d’une incroyable habileté, à nous conduire sur des chemins sinueux, étroits, où l’effusion pop de couleurs criardes entre en résonance avec une grisaille tragique.

En proposant au spectateur de suivre l’évolution (ou plutôt la révolution) d’un fait divers, la disparition d’une mère de famille (Eva Green), White Bird s’érige littéralement en film-divers. Il parvient ainsi à retranscrire ce malaise, c’est bien le mot, qui nous habite lorsque l’on est confronté à distance à une situation analogue. À la fois l’incroyable banalité confinant au risible d’une situation si commune qu’on se demande l’intérêt de sa révélation, de l’autre, le caractère intime, exceptionnel, tragiquement humain, contenu au plus près d’un tel évènement.

À cette approche du fait divers, Araki greffe avec une extrême intelligence les thèmes et obsessions récurrents qui parcourent son œuvre, au moins depuis The Doom Generation (1995). Ici on retrouvera donc entremêlés la vacuité, l’absence et l’enjeu sexuel, toujours éminemment structurant chez le réalisateur.

L’absence est ici littéralement personnifiée à travers Eva Green, mère-fantôme, qui n’existe qu’au gré des réminiscences de Kat, sa fille (Shailene Woodley). Si pour la jeune femme sa mère n’est plus qu’une absence, pour le spectateur elle n’est en revanche qu’une abstraction, à la fois marginale et centrale, comme l’est finalement le récit en tant que fait divers. Araki n’a d’ailleurs pas choisi Eva Green au hasard, utilisant malicieusement la capacité de cette actrice à faire se confondre le désir, la crainte et la compassion à son égard.

La vacuité et l’enjeu sexuel sont comme dans la plupart des films d’Araki intimement liés, et White Bird ne fait pas exception. On retrouve ainsi des figures masculines tantôt « dévirilisées » (le copain gay de Kat), tantôt figées dans une posture virile maladroite (le petit ami Phil), et à la confluence de ces deux figures, le père (Christopher Meloni). Comme la mère, le père est à la fois marginalisé, non par l’absence mais par la vacuité, que sa fille ne cesse de rappeler, et pourtant toujours replacé au centre du récit. Les apparences cachent-elles plus de choses, ou simplement plus de vide chez ces personnages ? Le film écume la question avec brio.

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L’enjeu sexuel est alors, comme toujours chez Araki, le lien entre ces personnages évoluant dans le vide. Eros et Thanatos se battent résolument en duel à chaque plan. Un lien langagier libéré, bien moins exubérant que dans Kaboom cependant, une énergie physique que seul le personnage de l’inspecteur prend réellement en charge dans le film et surtout ici un rapport à la frustration. La frustration. C’est bien la facette sexuelle et sexuée qu’explore le réalisateur au travers des échanges mère-fille, mère-père, fille-boyfriend..etc. La frustration, pas nécessairement physique mais toujours chargée sexuellement, se diffuse dans le film dans une ambiance tantôt oppressante, tantôt érotique.

Et ce chemin de crête termine sa route dans l’éclat de rire d’Eva Green. En pleine lumière, un rire libérateur, moqueur, désespéré dans lequel tout le film se replie, résolvant l’évènement dans une scène terrible, d’une beauté fatale, comme cette mère disparue qui n’apparait jamais véritablement comme une réalité pleine et entière.

Ce rire…un plan incroyable, un plan pur de cinéma, où le film entier se réfugie et s’échappe dans un même mouvement. Un plan génial, tout simplement.

Un film d’une immense habileté donc, formellement solide, alternant des injections pop et des traverses sans couleurs, dévitalisées. Un film manipulateur, ou révélateur c’est selon, non d’émotions mais de sensations. Il ne cherche pas à être sensible mais joue des contradictions qui naissent en son sein. Il n’est pas plus une contestation du conformisme qu’il pousse vers l’absurdité colorée. Il est clairement, comme beaucoup d’autres œuvres d’Araki, un film de malaise, de mal-aise où l’on se retrouve piégé dans un entre-deux, sommé de nous retourner vers nous-même pour mettre au clair des sentiments contradictoires.

Kévin Ruiz

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