CYCLE: « L’agonie des Hommes » (1/3) – SOYLENT GREEN

CYCLE « L’agonie des Hommes », un cinéma désespéré et lanceur d’alertes

SoylentGreen

 

Introduction

À l’orée des années 70, les États-Unis sont en proie à de profondes transformations et perturbations. Guerre du Vietnam, tensions Est-Ouest toujours très vives, revendications sociales et plus généralement remise en cause du modèle mythifié de « l’American way of life », agitent un pays qui s’interroge et qui doute. Dans ce contexte, un certain cinéma qu’on pourrait qualifier de « pessimiste assumé » prend racine pour quelques années dans une industrie cinématographique elle-même en crise. Délaissant momentanément la confiance aveugle en un progrès continu, la défiance s’installe et une forme aussi bien visuelle que narrative de la déprime émerge. Si nombre d’œuvres interrogent à l’époque un présent chaotique, la veine de la science-fiction et de l’anticipation s’empare, elle, de la question plus large du devenir de l’Humanité.

Et ce détour prospectif livrera quelques-uns des plus audacieux films du genre, loin du simple spectacle figuratif et futuriste.

Trois films pour illustrer ce cinéma sans concessions qui voit l’Humanité vouée à l’asphyxie (Soleynt Green, 1973), à l’oubli (La planète des singes, 1968) et à perdre la foi (Le survivant, 1971).

Trois films qui accueillent la figure paradoxale de Charlton Heston, investi et convaincu dans ces différents rôles, malgré la posture contradictoire qui fait d’un conservateur pro-armes le défenseur d’une Humanité à réconcilier. Un autre symbole d’une époque troublée où les repères se décomposent et recomposent à grande vitesse.

SOLEYNT GREEN

[Asphyxie] 

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2022, l’Humanité étouffe. Dans une mégalopole new-yorkaise surchargée, en proie au rationnement et à des émeutes de la faim quotidiennes, Thorn, un flic cynique (Charlton Heston) et Sol, un vieil archiviste nostalgique (Edward G. Robinson), mènent une enquête anodine, en apparence…

Chef d’œuvre moins de science-fiction que d’anticipation dystopique, Soleynt Green (ou Soleil Vert, dans son étrange traduction française) est un pari radical adapté d’un roman d’Harry Harrison. En choisissant de mener son postulat pessimiste à son terme logique sans intervention scénaristique dissonante (le genre qui engendre des rebondissements improbables, des deus ex machina risibles ou des happy end parachutés…) le film atteint une cohérence et une effroyable puissance d’évocation.

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Et effroyable est bien le mot.

Car nous sommes bien ici en présence d’un terrifiant cauchemar malthusien. Les êtres humains s’entassent littéralement les uns sur les autres dans une atmosphère polluée et suintante, et les corps, s’ils ne sont pas avachis, se trainent laborieusement quand ils ne sont pas simplement asservis à l’instar du harem de femmes-meubles.

Cette vision terrible de l’Homme s’adosse à une projection orwellienne d’une société où les inégalités sont littéralement devenues des fossés géants entre quartiers et classes sociales, où un État policier tente de maitriser la masse indistincte des assoiffés et affamés de manière inhumaine, et où des multinationales surpuissantes dominent tous les secteurs de la vie des hommes. Le tout sans tomber dans un pathos binaire ou manichéen, ce qui arrache Soleynt Green à la masse des films de genre courants pour lui donner une autre stature. Une stature qui perdure.

D’où vient donc cette force incroyable qui se dégage du film, toujours intacte plus de 40ans après sa sortie ?

Le parti pris visuel d’abord, qui malgré quelques décors nécessairement datés, est d’une redouble efficacité. Couleur jaunâtre, moiteur permanente, grisaille et béton constituent une architecture photographique traduisant parfaitement l’impasse grouillante dans laquelle l’Humanité est en train d’agoniser. De cette structure jaillissent alors des plans qui s’impriment durablement sur la rétine : pelleteuses anti-émeutes ramassant les hommes comme on débarrasse des ordures, une église refuge bondée et visiblement abandonnée de Dieu , les couloirs immaculés du Refuge, effrayant mouroir…

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Constellés de ces images marquantes, le film peut se reposer sur une mise en scène classique assurée par un artisan hollywoodien de qualité en la personne de Richard Fleischer. Aucune virtuosité mais une application à mettre en valeur le discours à la base de l’œuvre.

C’est surement de ce fait que vient la permanence du choc que représente Soleynt Green : le film était et reste à ce jour un merveilleux lanceur d’alerte, interpellant moins un futur inhumain qu’un présent déjà amoché. Introduit par un générique implacable, les thèmes de la surpopulation, de la pollution et de la destruction des ressources sont évidemment en point d’orgue, à tel point qu’on a souvent voulu faire du film une ode écologiste. S’il l’on ne peut dénier qu’en creux le message est l’une des premières alertes environnementales vues au cinéma à cette échelle, il demeure néanmoins que  c’est bien l’humain qui reste au cœur du propos.

En témoigne cette scène absolument bouleversante de tendresse lorsque Sol prépare un repas à un Thorn découvrant pour la première fois la saveur de la plupart des aliments. C’est bien ici que se niche le centre de gravité du film. L’Humanité peut bien survivre à sa propre nature destructrice, mais le prix à payer sera à jamais une nostalgie. « Il y avait un monde autrefois »…A l’écho environnemental répond la résonance sociale et politique qui en découle inévitablement, et l’on comprend finalement pourquoi Soylent Green reste d’une actualité brulante et interpelle avec toujours autant de vigueur.

Un grand film malade donc, au pessimisme résolu et à l’imagerie inusable.

Un beau film symptomatique d’une époque en proie à de multiples accès de fièvre, qu’on ne se lasse de revoir comme autant de piqûres de rappel de ce qu’un cinéma grand public peut aussi offrir comme grain à moudre, sans concessions, sans compromis.

Kévin Ruiz

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