REVIEW: Nos Souvenirs, de Gus Van Sant

Nos Souvenirs

[détour par la vie]

THE SEA OF TREES

Que s’est-il passé ? Comment, au sein d’une sélection officielle (Cannes 2015) aussi convenue, formatée, impersonnelle – à l’exception des films de Moretti, Haynes, Donzelli et Nemes – a-t-on pu désigner La Forêt des Songes comme bouc-émissaire ? Massacré par une critique unanime portant en triomphe un palmarès franco-français qui laissait pourtant à désirer, le film que nous avions choisi de mettre en couverture ce mois-ci aura dû patienter un an avant d’être livré au public sous une identité nouvelle (titre et montage) visant explicitement à faire oublier ce terrible pas de travers pour Gus Van Sant. Le film méritait-il tant de haine ? Probablement pas. Non seulement cet accueil désastreux balaie d’un revers de main l’une des plus grandes surprises de l’édition 2015, mais il peine à trouver d’autres défauts au film que sa naïveté (pas nouvelle chez Gus Van Sant) et son traitement scénaristique superficiel de la culture japonaise. Certes, ce deuxième point aurait pu s’avérer embarrassant s’il était l’un des enjeux du film et constituait explicitement un intérêt particulier pour Gus Van Sant.

Le fait est que le Gerry dans la forêt, la version longue de l’introduction de Last Days, que fantasmaient les festivaliers sur la base du synopsis de ce dernier long-métrage, semble bien être le projet initial du réalisateur américain. La promesse resurgit régulièrement dans le film, à travers les errances de Matthew McConaughey dans cette forêt d’Aokigahara à l’atmosphère unique. Une atmosphère qui à elle seule valait sans doute le voyage pour GVS, qui en livre des images parfois sublimes, à la puissance mortifère que lui seul sait saisir. Seuls obstacles à l’immersion dans ce lieu mystique : une musique envahissante et quelques dialogues qu’il eût été judicieux d’élaguer.

THE SEA OF TREES

Ce qui chagrine réellement la critique, c’est ce montage alterné qui présente, en parallèle à l’exploration de la forêt, les souvenirs de la relation entre Arthur (McConaughey) et Joan Brennan (Naomi Watts), venant parasiter le voyage métaphysique tant attendu. Il est vrai que ces flashbacks romantiques n’intéressent sans doute pas autant GVS. Pourtant, la rupture si brutale qui sépare ces deux récits rend le film bouleversant. Nos Souvenirs est une respiration impossible, un appel à l’onirisme frustré par les irruptions intempestives de la réalité qui hante l’esprit du personnage, et par extension, le film, qui gravite autour de la mort comme il tournerait au-dessus d’un trou noir sans jamais succomber à son attraction. Cet envahissement de la mémoire du personnage, qui fait la frustration du spectateur – et peut-être de Gus Van Sant lui-même – tiraillé entre deux films,  traverse finalement ce dernier comme un malaise inattendu.

Indéniablement, le film n’emprunte pas la voie que l’on espérait. Mais dans son désordre narratif et dans la vacuité de son histoire à l’eau de rose, il s’avère peut-être encore plus fascinant que prévu. Gus Van Sant troque un poème visuel expérimental qui se serait inscrit dans la lignée de la « tétralogie de la mort », contre un film qui n’est ni de cet univers, ni de celui, plus accessible, du cinéma hollywoodien dans lequel il s’était par ailleurs déjà illustré sans qu’on lui reproche d’être trop sage (Will Hunting, A la rencontre de Forrester…). Nos Souvenirs est un objet rare car il n’appartient à aucune des mouvances que Gus Van Sant a déjà explorées. Qu’importe que le film titube, qu’il soit le fruit d’un travail insatisfait de son réalisateur : il est à l’image de ses personnages et de leur psychologie. Il se débat, rend les choses simples compliquées ou fait des raccourcis navrants, il navigue entre la folie et la raison.

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Si le traitement de la mort se trouve teinté d’une candeur qui peut irriter – renforcée par quelques balades pop gentillettes -, sa constante mise en tension avec la brutalité de la vie touche finalement du doigt une vérité difficile à avaler, et peut-être ainsi immédiatement refoulée : il n’y a pas d’un côté la vie, et de l’autre la mort, celles-ci forment un tout au cœur duquel certaines interactions sont insupportables. La symbolique bateau empruntée à la culture japonaise ne fait qu’alourdir le film en redoublant ce message déjà explicité par le double-récit et son montage spoliateur. La façon dont Gus Van Sant tournait autour de la mort depuis le début des années 2000 débouche sur un phénomène réceptif intéressant : on se trouve finalement frustré par un film que l’on aurait voulu guidé par une obsession morbide, mais qui s’avère obnubilé par le poids de la vie. La figure du fantôme, déjà présente dans Restless, se substitue ici au souvenir et achève de transformer ce qui était à l’origine un récit horrifique en une romance qui tremble entre la vie et la mort, que l’on a trop tendance à détacher, à opposer.

Nos Souvenirs est peut-être accidenté, mais il révèle surtout combien les obsessions de son auteur rendent son œuvre merveilleusement fragile et vulnérable face au public pourtant hétérogène qu’elle a rassemblé au fil du temps. S’il est basiquement un film sur la difficulté du deuil, il est aussi, de façon moins évidente peut-être, un film sur la difficulté de vivre. La difficulté de savoir apprécier ce qui fait la richesse de l’existence, à commencer par la complexité de l’amour qui peut conduire à un refus de la vie lorsqu’il vient à faiblir. Love story innocente ? Gentil film indigne de l’auteur de l’électrochoc Elephant ? Se poser la question de ce que l’on doit (ou pas) attendre d’un auteur, c’est ce qui devrait nous intéresser lorsque l’on a affaire à un film si déroutant.  Certains diront que Gus Van Sant est un naufragé de cette sea of trees, mais il n’est pas interdit de défendre le film comme un détour – tout à son honneur – du côté de la vie, un charmant pas de côté sur le chemin de la mort duquel il ne semblait plus pouvoir s’écarter.

Thomas Manceau

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