REVIEW: Daft Punk’s Electroma, de Thomas Bangaller et Guy-Manuel de Homem-Christo

Daft Punk’s Electroma

[SF inversée]

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L’arrivée en voiture de deux robots, arborant sur leurs blousons le nom de Daft Punk, dans un village de robots proprets, suscite la méfiance des habitants. Mais lorsque, sortis d’un étrange bâtiment où ils ont subi une confondante opération, ils sont affublés de visages humains fiers, rieurs mais figés, la foule se lance à leurs trousses. Épuisés par la course, leurs faux visages en pseudo-latex se mettant à fondre au soleil, ils se réfugient dans des toilettes publiques et retirent leurs déguisements d’humains qui recouvrait leurs casques chromés. Redevenus « normaux », ils se dirigent d’un pas tranquille mais décidé en direction du désert. Là, dans une attitude de désespoir tranquille, ils retirent leurs combinaisons à paillettes et leurs casques étincelants pour laisser apparaître les circuits imprimés qu’ils ont en fait pour visage. En désespoir de cause, le premier demande à l’autre de lancer son programme d’autodestruction et va exploser au loin. Le dernier, incapable d’en faire autant, stoppe sa marche et se fait brûler avec une loupe.

Le montage de ce film semble absurde tant il a l’allure d’un grand spot publicitaire. Les scènes, longues, ne sont pas là pour faire avancer l’histoire mais bien pour profiter du moment du film. Ce qui n’est pas sans rappeler, avec notamment l’esthétique du désert, Easy Rider ; si ce n’est que l’on se trouve face à des créateurs post-modernes, musiciens d’electro, geeks présumés, amateurs probables de jeux d’arcade (dont ils reprennent les codes pour certains plans sur la voiture). Là où Fonda et Hopper, avec ironie mais aussi avec espoir, cherchent le dialogue avec leurs semblables dans un monde qui ne les comprend pas et les rejette, Daft Punk constate amèrement que le conformisme et l’automatisation des rapports humains sont acquis, La rencontre est toujours néfaste ; l’étranger, l’autre, n’a pas sa place. Il n’y a plus d’autre voie que de se perdre, perdre sa personne, perdre sa vie.

La dimension pseudo-publicitaire d’Electroma traduit bien la peur de s’exprimer au sein du monde contemporain : montrer pour mieux cacher. La population muette et masquée étincelle dans son mode de vie idéal et aseptisé. La haute visibilité de ce monde ne fait finalement qu’hyperboliser la vacuité de ces vies. Cette vacuité va jusqu’à inquiéter le visage : un visage fragile, qui fond (comme les sculptures de cire de L’homme au masque de Cire, brûlées dans un incendie), qui cache mal le néant de l’individu et les faiblesses des êtres. Dans Electroma, le visage a perdu au profit de la face, du masque, du casque ; c’est l’échec du visage. Inquiétude aussi de la parole, dont l’attente est insoutenable tout au long du film jusqu’à ce que soit révélé le vrai visage des robots, simples circuits qui désactivent tout espoir de dialogue. Quelle place pour la parole ici ? Quelle place, de même, pour le corps ? Recouvert de métal brillant et de vêtements intégraux, le corps disparaît, il n’est plus qu’une silhouette sombre dans le désert, consumée par les flammes.

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Dans ce film de SF, la science-fiction c’est le corps : le référentiel est inversé. C’est le corps qui devient monstrueux et qui menace de consumer la machine. On n’est plus dans Terminator, avec une machine qui détruit les corps, mais dans l’extrême inverse. Totalement intériorisé, le corps passe sur le mode d’un imaginaire de la catastrophe. Le corps n’est plus qu’une idée, quelque chose d’intérieur et de hideux, redoutable comme notre animalité. Quand ce corps surgit, c’est par ajout de matière sur la machine. La peau ne s’arrache plus du corps de Schwarzenegger ; elle n’est plus un camouflage à vocation d’intégration. La peau tente de faire oublier à l’individu-même qui la porte sa terrible condition. La peau travaille à dévorer, assimiler le chrome du duo Daft Punk. Dans les grands classiques du film d’horreur, le monstre apparaît par adjonction de matière pardessus l’individu : pensons à Lone Chaney et ses légendaires maquillages. C’est une matière qui néanmoins vient du dedans, qui transpire et vient happer l’homme dans son rôle. Mais ici le masque faillit à révéler l’intériorité humaine des ces androïdes, qui tiennent désormais plus de la machine que de l’humain : le casque est hermétique.

Si bien qu’ici le village de robots est comme un village de zombies, ces autres absolus, désincarnés, dangereux, imaginés par Romero. Ils sont les symboles d’une société stérile, une population de parasites. Devant ce spectacle, les deux hommes-robots, acculés, se dépouillent de tous leurs artifices, espérant retrouver un peu de leur origine perdue ; mais leur dernier éclat d’humanité réside en leur suicide terminal. Quand l’individu est condamné à se dissoudre dans la masse, il n’y a plus rien d’autre à faire que disparaître.

Electroma résume la préoccupation problématique de Daft Punk envers le monde postmoderne. Leur relation à l’artifice est douloureuse, entre attirance, fascination, répulsion et répugnance. Tiraillés entre le désir d’ordre et celui d’embrasser la vitalité du corps, les deux musiciens-réalisateurs redisent, avec morgue, ce qu’ils ont pu dire dans Discovery et Interstella 5555 : technologies et contrôle des masses sont désespérément intriqués par le truchement de la culture, du mode de vie, jusqu’à tout dématérialiser, même les sentiments, les sensations, la mémoire, etc. Peut-être Human after all est-il ensuite l’album qui signe la disparition finale des deux grands suicidés d’Electroma. Peut-être marque-t-il le dernier soupir avant la passation de conscience de l’inquiétude à l’acceptation, de la lutte contre le système à son intégration.

Amaury Trouvé

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