ZULAWSKI: En quatre Marceau

Dix-sept ans de vie commune, quatre longs-métrages et une rupture à l’origine de plusieurs œuvres: le couple Andrzej Zulawski-Sophie Marceau aura offert au cinéma le reflet d’une relation singulière. Mais surtout, en quinze ans, Zulawski aura dressé le portrait d’une actrice que lui seul a su faire sortir d’une filmographie guidée par ses atouts physiques et une certaine aisance dans les rôles larmoyants.

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En 1985, Andrzej Zulawski ouvre L’amour braque avec le braquage d’une banque par une bande de cinglés affublés de masques ridicules, qui débitent un verbiage à peine plus compréhensible que leur chorégraphie saugrenue. A l’époque, Zulawski est déjà précédé d’une réputation particulière, après avoir réalisé cinq films pour le moins étranges – dont le merveilleux Possession – mais ce sixième long-métrage arrive comme une question: film d’auteur inévitablement incompris, ou arnaque pure et simple ? Ce jeu outrancier et cette diction si caractéristiques du metteur en scène polonais atteignent un tel niveau d’hystérie que L’amour braque étouffe et peine à convaincre de sa nécessité. Quelques temps plus tard, au milieu de ce chaos de dialogues et de gesticulations, une jeune femme brune, coupe au carré et regard noir, fait son apparition dans l’entrebâillement de la porte d’un grand appartement pour glisser quelques mots à un personnage qui tombe rapidement sous le charme. Sorte de Mia Wallace paumée dans l’ombre des gangsters qu’elle fréquente, cette prostituée au lourd passé est incarnée par une Sophie Marceau encore innocente, qui tient son rôle avec une facilité déconcertante, enivrée par ce flot de paroles auquel elle s’abandonne comme pour montrer la marche à suivre au spectateur. Elle emporte indéniablement la mise face à ses partenaires masculins et inspire déjà le potentiel d’une collaboration passionnante avec Zulawski.

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Il aura suffi d’un second essai, quatre ans plus tard, pour que le duo parvienne à démontrer l’étendue de ce potentiel. Dans Mes nuits sont plus belles que vos jours, l’actrice a mûri, sans perdre toutefois cette capacité à se laisser dériver au gré des dialogues sophistiqués de Zulawski, qui gagnent avec ce film une forme de légèreté par le biais d’une amusante poésie. On ne comprend pas toujours tout, mais les personnages sont autorisés à respirer en même temps que le spectateur. Zulawski trouve une sorte d’équilibre instable sur lequel faire tituber son film, de la performance schizophrénique de ses acteurs à ses mouvements d’appareil turbulents. La beauté de la photographie ne fait jamais écran au portrait des personnages dont la douleur perce à travers des dialogues toujours théâtraux mais cette fois dirigés par leur psychologie. Les acteurs ont l’occasion de prendre les rênes de nombreuses séquences qui se révèlent bien plus appréciables que l’assommante incontinence verbale de L’amour braque. Sophie Marceau traverse le film telle le spectre de son précédent personnage zulawskien, émancipée de la lourdeur du milieu dans lequel elle était enfermée dans L’amour braque, et désormais maîtresse de cérémonie dans un film qui laisse l’émotion affleurer au cœur de sa folie.

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En 1991, le cinéma de Zulawski se pare pour la deuxième fois consécutive – après Boris Godounov deux ans plus tôt – des attributs du film d’époque, toujours pour mieux dérégler ses codes et en faire un théâtre zulawskien à des années lumière de l’extrême majorité des « films en costumes » déjà sortis. Lumière, couleurs, cadrage…le film est enveloppé dans une délicate forme picturale bousculée par les personnages qui s’y affairent. On crie, on chante, on déverse sur les plus beaux airs de Chopin le plus dense des bavardages. Et c’est cette façon de marteler avec insistance la sensualité et l’émotion, afin d’en extraire autre chose que le désir et la mélancolie, qui fait toute la rareté du film. La fresque intimiste et apaisée attendue (si l’on connait mal Zulawski) ne pointe jamais le bout de son nez. Il faut encore une fois accepter d’être noyé dans un océan de mots pour sentir ce qu’il peut y avoir d’émouvant en émergeant dans les derniers instants du film. L’objectif était atteint dans Mes nuits sont plus belles que vos jours, il l’est également – dans une moindre mesure – dans La Note bleue. Et quiconque n’aura pas été ému par les sentiments autour desquels le film tourne à un rythme affolant, pourrait néanmoins saluer la singularité des chemins empruntés par Zulawski dans ce drame romantique. Sophie Marceau y brille moins que dans le film précédent, se laissant porter par son texte comme tous les acteurs qui trouvent moins dans ce script l’occasion de créer que le défi de réciter sans accroc. Toujours impressionnant, mais rarement mémorable.

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2000, fin du parcours. Zulawski-Marceau accouche d’un monstre de 2h45, La Fidélité, « librement inspiré de l’œuvre de Madame de la Fayette ». Le couple retrouve ce qui faisait la force de Mes nuits sont plus belles que vos jours. Dans les méandres d’un scénario foutraque et face à une mise en scène aussi habile que bordélique, le personnage de Sophie Marceau fonce avec assurance et laisse dans son sillage, impuissants, tous les hommes qui la croisent. Le film ne place jamais vraiment les personnages dans un rapport dominant-dominé, et il est difficile de les suivre dans ce bloc scénaristique massif et opaque, qui n’assiste jamais le spectateur. La Fidélité arrive à la fois comme le finale paroxystique d’une relation réalisateur-actrice tumultueuse, et comme l’adieu à un cinéma excessif qui aurait consumé jusqu’au dernier millimètre de pellicule sur lequel il avait quelque chose à imprimer. Si elle livre une ultime performance troublante devant la caméra de Zulawski, l’actrice française ne peut dissimuler une forme d’épuisement, qui fait trembler le film encore plus que tous les autres. C’est l’instant précédant la chute, le vertige présageant de la séparation. La Fidélité est un des films les plus lourds de son auteur, mais certainement le plus personnel. Tout le monde sera d’accord pour dire qu’il est bien trop long, mais n’est-il pas cohérent de parachever une collaboration caractérisée par l’outrance avec un film qui tire autant sur la corde ?

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Andrzej Zulawski a conclu son œuvre l’hiver dernier avec Cosmos (adaptation du roman éponyme de Gombrowicz), auréolé du Léopard de la meilleure réalisation au Festival de Locarno. Sa filmographie aura intrigué, agacé, fasciné, et si elle affiche une certaine diversité de registres, le style unique du cinéaste n’aura jamais plié sous le formatage des genres. Son parcours n’est pas exempt de faux pas, et sa démarche artistique extrême est discutable, mais une certitude demeure: Andrzej Zulawski a pu faire sortir le septième art de ses gonds, et brosser en quatre longs-métrages le portrait improbable de sa muse, une actrice que nul autre réalisateur n’aura su porter à un tel niveau.

Thomas Manceau

 

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