OLDIE: Scum, d’Alan Clarke

Scum

[fluide et abrupt]

film-scum

L’Angleterre des années 70, Maggie tient les rênes et les jeunes délinquants sont placés dans des borstal, des maisons de correction ultra-répresssives. Ce que l’on appellerait aujourd’hui dans notre jargon administratif policé des « centres éducatifs fermés ». C’est dans cet univers qu’Alan Clarke va tourner son premier long-métrage, qui devait être au début un téléfilm pour la BBC. Mais les producteurs, choqués par la première diffusion privée du téléfilm, annuleront sa diffusion publique. Dès lors, A. Clarke décide de retourner son film à l’aide de financements privés.

Scum commence avec l’arrivée de trois nouveaux détenus : Carlin, Davis et Angel, nous découvrons avec eux l’environnement carcéral que constitue ce borstal, un lieu en dehors de la société où s’exacerbent les tensions raciales et autoritaires, prises dans un univers d’apparence contrôlé par l’institution.

D’abord pris dans une forme de choralité, le film tend à se détacher de l’histoire de ses personnages pour rendre visible le dispositif d’internement. La violence y est omniprésente, A. Clarke ne souffre d’aucune pudeur et nous installe dans un contrechamp frontal, agressif et soumis face à la réalité de ces camps d’internement sous M. Thatcher. Faut-il rappeler que ce film est né après un véritable travail documentaire et journalistique qui en fait aujourd’hui un objet quasi-documentaire sur la réalité des centres de rétention pour mineurs sous Thatcher ?

Pour montrer cette violence, la caméra se déplace dans une fluidité déconcertante, un contre-point total qui s’impose comme la limpidité administrative des lieux face à la violence corporelle que subisse les personnages du film. En un sens nous pourrions dire que chaque mouvement d’accompagnement, d’un bureau à l’autre, d’une chambre à l’autre, dessine l’ombre d’une caresse qui décuple la violence de la beigne à venir. C’est cet élément qui fait de Scum un film coup de poing, un uppercut filmique. Cette caméra qui se déplace dans les longs couloirs de cette prison trouve un écho particulier lorsqu’elle nous rappelle les mouvements de Gus Vans Sant dans Elephant, (précisons que le film de Gus Van Sant était d’ailleurs inspiré du film éponyme d’Alan Clarke sorti en 1989).

Dans ce dispositif d’asservissement institutionnel, A. Clarke nous montre également le revirement des internés. D’abord soumis à la violence instituée, ils en deviennent les défenseurs lorsqu’ils usent des mêmes méthodes, jouant alors d’une alternance sur la nature de la violence à venir, où chaque individu est susceptible d’être le maton de son voisin. Une façon pour A. Clarke de montrer l’ambivalence dans laquelle « surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bords »1

Ce film est d’autant plus fort si vous avez d’abord vu son remake Dog Pound de Kim Chapiron, sorti sur les écrans en 2010. Il est intéressant de voir les deux films pour comprendre pourquoi le film de Clarke est si fort. En effet, les deux films ont le même pitch, les mêmes rebondissements mais ils ne partagent pas la même mise en scène. Là où A. Clarke laisse le temps à l’image de découvrir le milieu institutionnel de l’enferment, K. Chapiron ne comprend pas l’importance du temps mort et du plan fixe comme préparation à la double violence (celle de l’institution et celle des corps). C’est pour ce parti-pris de mise en scène, à première vue minimaliste, que Scum est encore un film puissant et transgressif. Bien plus que son remake, trop vite installé dans un emballement rythmique qui le décharge de toute force d’impact dans lequel un film de dominés devient un film de dominants.

A la fois calme et violent, fluide et abrupt, A. Clarke réussit à dénoncer un système en mettant en scène l’ensemble des petits rouages qui le constituent. En évitant les clichés rédempteurs du film carcéral, Scum est encore un tour de force remarquable, même 37 ans après sa sortie en salle, il ne perd rien de sa puissance et de sa force de dénonciation.

1Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988

Théo Martineaud

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