MIROIR CRITIQUE: John McCabe / Keoma

John McCabe (Robert Altman, 1971) / Keoma (Enzo G. Castellari, 1976)

[morts du western]

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Après avoir été tué à de multiples reprises puis ressuscité presque autant de fois, le western semble porter en lui le spectre de la mort. Les histoires changent tout en restant les mêmes : s’il ne s’agit plus de récits épiques portés par des héros à l’idéalisme triomphant, les westerns « tardifs » n’en demeurent pas moins une manière de représenter un être isolé pris dans la violence de l’adversité.

Car au fond, nos deux westerns commencent de manière si classique qu’ils tendent à créer une sensation de déjà vu : l’arrivée d’un étranger (Warren Oates dans un cas, et Franco Nero dans l’autre), au cœur d’une ville qui ne désire pas sa venue. Dans les deux cas, cette arrivée est motivée par le désir d’un recommencement : se faire une nouvelle fortune en créant un bordel (John McCabe) ou revenir sur les lieux de son enfance pour comprendre son identité (Keoma). Altman et Castellari déconstruisent le western classique, non pas en s’attaquant aux images qu’il véhicule, mais bien aux héros qui les peuplent. Dans ces deux films, le héros classique d’antan, jadis porté par un idéal de justice et de bravoure, semble creuser sa propre tombe.

Représenter un même lieu à une même époque par deux continents différents n’est évidemment pas sans créer de multiples différences visuelles et narratives. John McCabe se distingue de Keoma par des couleurs ternes et une esthétique naturaliste qui met plus en valeur les personnages que les décors. Il faut accepter sa lenteur qui semble mettre en avant la fatigue de tous les personnages, déjà trop vieux pour leur époque. La force du western de Castellari réside dans ses effets qui lorgnent du côté du fantastique. Les corps sont esthétisés à outrance, la caméra balaie d’un même mouvement deux temporalités. Ainsi un même plan fait se croiser Keoma adulte avec l’enfant qu’il a été, le film ne cessant de basculer d’une époque à une autre, parfois dans la fugacité d’une même image. Tout au long du film, Keoma ne cessera de croiser des spectres, comme une manière de signifier qu’il n’appartient déjà plus au monde des vivants.

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McCabe en revanche n’est pas poussé par une quête intérieure, mais par l’appât du gain : son seul désir est de s’enrichir. En relatant l’ascension progressive de son héros, Altman semble jeter les bases du film de gangsters, dont les années 80 verront fleurir le genre.

Il est certain que ces deux films décontenanceront le spectateur habitué aux westerns classiques. John Wayne et Gary Cooper n’ont décidément plus leur place dans le monde des années 70, et ces deux films nous le font bien sentir. Ces œuvres méritent toutefois d’être vues, tant pour leur manière de décaler le genre du western en lui donnant une nouvelle esthétique (fantastique pour Keoma et ultra réaliste pour John McCabe), que pour la virtuosité de leur mise en scène et de leur scénario (écrit au jour le jour pour Keoma).

En portant le coup de grâce à un genre à l’agonie, Altman et Castellari montrent toutefois que le western n’a rien perdu de sa puissance ni de son éclat ténébreux. En attendant sa nouvelle résurrection par Clint Eastwood avec Impitoyable en 1992…

Le western est mort. Vive le western.

Alban Couteau

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