REVIEW: The Revenant, d’Alejandro G. Iñarritu

The Revenant

[le corps et l’esprit]

the revenant 2

Un an après le très remarqué Birdman, Alejandro Gonzales Iñarritu s’enfonce dans une Amérique sauvage et enneigée aux côtés de Leonardo DiCaprio et Tom Hardy, pour un film de vengeance sublime, tour à tour violent et apaisant. De quoi remettre Iñarritu en piste pour les Oscars 2016…

Si on a beaucoup reproché à Iñarritu son intellectualisme, le réalisateur mexicain avait pris un curieux virage avec Birdman, étonnant de légèreté malgré son personnage central tourmenté. Avec The Revenant, il fait le choix tout aussi surprenant de se cantonner à la simplicité de l’intrigue inspirée par le roman d’origine. Celui-ci contait l’histoire du trappeur Hugh Glass (Leonardo DiCaprio), blessé et abandonné entre la vie et la mort par un traître de son équipe, John Fitzgerald (Tom Hardy). Iñarritu fait confiance à ce pitch de départ, et croit en l’atmosphère unique des forêts glaciales qui lui servent de cadre mais apparaissent aussi comme un personnage à part entière. Une épure qui tend à laisser libre court à quelques vagabondages métaphysiques plus justifiés que les métaphores cache-misère qui aidaient à conclure Birdman. Ici, la nature sauvage hypnotique et l’ombre de la mort, renforcées par un terrible désir de vengeance, assaillent l’âme meurtrie de Hugh Glass, interprété par un DiCaprio possédé. Le tournage du film a rapidement fait l’objet d’une polémique liée aux conditions imposées par Iñarritu (limites du temps de tournage alloué à chaque journée, exigences démentielles concernant les choix de lumière et le jeu des acteurs…). Il en ressort un film viscéral qui regarde l’Homme depuis des points de vue multiples, alternant introspection et contemplation.

revenant-gallery-13-gallery-image

La plastique de rêve du film se double d’une mise en scène puissante, qui capte les corps violentés aussi bien qu’elle s’en détache pour tenter d’atteindre l’ineffable. Par un jeu d’échelles spectaculaire, Emmanuel Lubezki – dont le triplé aux Oscars semble assuré – développe un travail de photographie d’une amplitude folle, où le minuscule et l’immense cohabitent sans arrêt dans le plan. Sans limites, la caméra omnisciente du chef-opérateur de Cuaron et de Malick exécute des numéros de voltige fabuleux, traversant les bois, remontant les rivières, escaladant les rocs…La maîtrise de la profondeur de champ donne par ailleurs lieu à des images vertigineuses: du mouvement quasi-vertical des personnages qui grimpent sur des rochers à la chute d’un homme dans les feuillages d’un immense conifère, Lubezki multiplie les occasions de soulever le cœur du spectateur en jouant des sensations créées par le vide, domaine dans lequel l’artiste excelle depuis Gravity. Le flottement du steadycam couplé à une chorégraphie de mouvements d’appareil bluffante permet de se déplacer sans limites dans ces décors naturels à la fois grandioses et menaçants. Mais ce qui fascine dans cette réalisation extrême et instable, c’est sa façon de tourner autour du corps et de le traverser comme les flèches des Indiens et les balles des colonisateurs. Iñarritu s’efforce d’explorer les plaies, de faire de certaines scènes une véritable expérience de la violence physique – voir l’incroyable scène de l’attaque du grizzly -, mais parvient toujours à la raccorder à la souffrance spirituelle dans un prolongement direct des moments les plus insoutenables, par ces absences de cut qui laissent la caméra libre de s’éloigner doucement, de décoller du sol pour rejoindre la cime des arbres ou de laisser parler le regard du personnage après la tempête. Cette dialectique entre la fragile matérialité des corps et la liberté de l’âme qui s’en détache régulièrement (le « revenant » du film subit plus une série d’allers-retours entre la vie et la mort qu’une véritable résurrection) a rarement été autant travaillée directement par la mise en scène.

A l’intelligence de la réalisation d’Iñarritu se greffent un sound design exceptionnel et une bande originale singulière, qui achèvent de faire de The Revenant une longue expérience sensorielle. Durant ses 2h30, le film développe une atmosphère sonore très particulière, qui vient caresser et frapper le spectateur, en captant chaque bruit de la nature qui entoure les personnages: les pas dans la boue et dans la neige, le torrent de la rivière, les bruissements de la forêt, le vent dans les feuillages épais…chaque son compte et participe de l’entrée naturelle du  spectateur dans le film. La musique, composée par Ryuichi Sakamoto et Alva Noto, et complétée de thèmes additionnels de Bryce Dessner, ajoute quant à elle à l’étrangeté du film, l’aidant à circuler entre rêves, souvenirs et réalité au travers d’un mélange de sonorités primitives et planantes. Les nappes de clavier et les percussions résonnent dans l’immensité des décors, avec cette volonté de raccorder à nouveau la bestialité de l’Homme à la pureté de la nature qu’ils ensanglantent au cours des batailles. Il est d’ailleurs intéressant d’assister à certaines scènes épiques sans les renforts d’un orchestre tonitruant, qui laisse ici place à une musique à la limite de l’expérimental dans son rapport à l’image. A nouveau, le film dialogue entre la terre, la matérialité (le caractère primitif des percussions) et le ciel, l’ineffable (les sons électroniques aériens).

THE REVENANT

L’intensité du rôle principal et la rudesse de son interprétation ont rapidement relancé le buzz éternel concernant DiCaprio et les Oscars. Quid de son éventuelle victoire en 2016 ? Dernièrement, l’académie a eu tendance à valoriser les performances physiques (l’amaigrissement de McConaughey pour Dallas Buyers Club, la paralysie de Redmayne dans Une merveilleuse histoire du temps). De ce côté, DiCaprio marque des points. Son incarnation du trappeur endolori relève d’une maîtrise parfaite de son corps: il parvient à jouer les pires souffrances sans avoir recours à une réelle métamorphose physique (en dehors d’une barbe et d’une chevelure broussailleuses). A cela s’ajoutent les rumeurs entourant les conditions de tournage qui lui ont été infligées, qui alimentent encore un peu le « mérite » de l’acteur – selon les critères de l’académie – à ce jour dépourvu de la moindre statuette dorée. Si ce n’est pas son plus grand rôle, c’est peut-être son « rôle à Oscar ». Il devra cependant faire face à une nouvelle concurrence de haut niveau, avec notamment le retour de Redmayne en transsexuel dans The Danish Girl, auquel il est d’ores et déjà opposé dans la catégorie du meilleur acteur dans un film dramatique aux Golden Globes (catégorie souvent révélatrice du futur oscarisé). Même si on aurait été curieux de voir ce qu’aurait pu apporter Sean Penn au personnage de John Fitzgerald – le rôle lui était initialement destiné -, Tom Hardy ne démérite pas dans son incarnation du traître barbare de l’équipe. Sa performance ne s’est pas encore vue récompenser, mais nul doute qu’il aurait sa place parmi les nommés à l’Oscar du meilleur second rôle.

Iñarritu effleure la perfection avec ce film à la croisée des genres – western, épopée, fantastique – et aux enjeux multiples. Si le double conflit qui se joue en toile de fond (les Indiens face aux colonisateurs français et américains, et l’Homme, toujours colonisateur, face à la Nature) aurait pu faire l’objet d’une vraie fresque historique, le réalisateur habitué aux films chorals se concentre cette fois sur la subjectivité de son personnage principal, terrain d’expérimentations esthétiques au cours desquelles la mise en scène se plait à franchir un grand nombre de barrières. La narration devient malléable grâce à un assemblage de plans-séquences inouïs qui actualisent le récit et de séquences oniriques hors de toute temporalité. L’espace est tour à tour étendu à l’infini et replié sur les personnages pour les isoler. La violence peut surgir de n’importe quel arbre, de n’importe quel nuage de brume, pour briser le silence et la tranquillité d’une nature sauvage dans laquelle l’Homme redevient proie, de la faune mais aussi de lui-même et de sa solitude. Si les minuscules longueurs et l’extrême froideur de The Revenant empêcheront certains d’employer le terme galvaudé de chef d’œuvre, ce dernier ne parait pas si inapproprié si l’on considère d’une part les prouesses techniques, et d’autre part l’ambition métaphysique – qui se trouve plus dans l’identification au personnage principal que dans les gentillettes séquences de souvenirs – qui caractérisent ce film incroyable. Une vraie réussite à ne manquer sous aucun prétexte, et à privilégier dans les meilleures conditions de projection possibles afin de profiter pleinement de l’expérience cinématographique intense qu’il représente.

Thomas Manceau

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s