REVIEW : Le Pont des Espions, de Steven Spielberg

Le Pont des Espions

[la beauté néoclassique]

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Trois ans avaient passé depuis le dernier film de Steven Spielberg, le très beau Lincoln, et c’est dans un nouveau contexte historique qu’il revient avec Le Pont des Espions, cosigné par Joel et Ethan Coen. Le film raconte comment l’avocat américain James B. Donovan (Tom Hanks) s’est vu confier la lourde tache de négocier un échange entre un espion soviétique fraîchement arrêté par le FBI, et un pilote de la CIA fait prisonnier en URSS. On est en pleine guerre froide, l’heure est à la suspicion et au secret international.

La fascination exercée par la riche filmographie de Spielberg tient tant à sa diversité qu’à la constance d’un impressionnant niveau d’exigence. Cette maîtrise à toute épreuve le rendrait presque rengaine si le réalisateur n’excellait pas sur tant de terrains différents. Le classicisme de sa mise en scène a néanmoins toujours trouvé sa zone de confort du côté de la fresque historique. La photographie de Janusz Kaminski l’embellit ici plus que jamais, embrumant le film dans la grisaille hivernale, enveloppe idéale pour le récit d’un conflit glacial et silencieux.

Si Le Pont des Espions s’organise autour d’une multitude de dialogues qui s’articulent comme une grande discussion par contacts interposés (dont Donovan est le médiateur), quelques passages se détachent de ce grand bloc discursif, telles que la spectaculaire séquence aérienne ou cette autre scène magnifique au cours de laquelle de jeunes élèves en pleurs assistent à un documentaire sur les ravages de la bombe nucléaire. L’humour s’immisce aussi régulièrement dans le film, élément que l’on sait cher à Spielberg mais aussi caractéristique de la plume des frères Coen.

Tom Hanks retrouve un rôle qui lui sied à merveille avec cet avocat qui accepte une mission démesurée avec autant d’humilité que de détachement (lorsqu’un rhume se transforme presque en motif de rapatriement ou à travers sa façon de faire de son lit l’ultime objectif de l’accomplissement de sa mission). L’acteur aux deux oscars sait peut-être mieux que quiconque incarner ces personnages ordinaires aux destins extraordinaires, individus aux modestes ambitions finalement élevés au rang de héros. Toujours avec la même justesse, il touche par sa sincérité (qui est aussi celle de Donovan) et sa prestance s’accorde toujours aussi bien à l’ampleur du cinéma de Spielberg avec qui il tourne régulièrement depuis 1998 (Il faut sauver le soldat Ryan).

Thomas Newman s’en sort plutôt bien, même si Le Pont des Espions manque d’un véritable thème en guise d’empreinte musicale, en l’absence du légendaire John Williams qui coopère habituellement avec Spielberg. Cette discrétion de la bande originale est par ailleurs à l’image du film qui traverse l’Histoire en se gardant de toute grandiloquence, rayonnant par un travail d’orfèvre mais discret de son réalisateur.

On finit par s’habituer à la beauté néoclassique de ses derniers longs-métrages qui rappellent parfois l’âge d’or hollywoodien. Mais ces films, qu’ils soient d’auteur ou de divertissement, se situent toujours dans le haut du panier sans prétendre au chef d’oeuvre. Le cinéaste signe, film après film, l’une des plus belles œuvres de sa génération, ou devrait-on dire de ses générations. Car finalement, y a-t-il depuis le Nouvel Hollywood une génération qui n’aura pas connu un seul grand film de Spielberg ?

Thomas Manceau

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