REVIEW: Nous trois ou rien, de Kheiron

Nous trois ou rien

[baume au cœur]

Nous trois ou rien

Kheiron, pour la plupart des spectateurs, est l’interprète du plus célèbre des personnages secondaires de la série Bref, diffusée sur Canal + entre août 2011 et juillet 2012 (il a par la suite tourné dans plusieurs salles parisiennes en tant qu’humoriste). Avec Nous trois ou rien, le comédien prouve qu’il est doublé d’un réalisateur drôle, inspiré et intelligent. Au casting, Kheiron est accompagné de Leïla Bekhti, Gérard Darmon, Zabou Breitman, Alexandre Astier, ainsi que son partenaire de Bref Kyan Khojandi -qui fait une drôle d’apparition en islamiste très barbu- mais aussi quelques nouvelles têtes sympathiques parmi lesquelles Khereddine Ennasri. Kheiron raconte à travers ce film la véritable histoire de son père, Hibat Tabib (joué par le comédien lui-même) et de son épouse Fereshteh Tabib (Leïla Bekhti), de 1955 aux années 80 au cours desquelles le couple a trouvé l’asile politique en France après avoir milité pour la démocratie face au Shah d’Iran et à l’ayatollah Rouhollah Khomeini. Arrivé en Seine-Saint-Denis, le couple enchaîne les petits boulots et s’investit dans la vie associative locale.

Le film a pris une dimension particulière depuis les tragiques événements du 13 novembre, dépassant le cadre de la comédie dramatique dans lequel il excellait déjà. Cette bouffée d’air frais et d’optimisme ne fait pas seulement du bien dans le contexte d’affrontement politique et idéologique auquel la France et le monde entier doit actuellement faire face. On n’avait pas été autant ému et hilare devant une comédie française avec de vrais et essentiels enjeux depuis longtemps. Ces enjeux sont ceux que motive un regard neuf sur l’immigration et l’intégration. Alors que nous prenons désormais conscience des ravages physiques, psychologiques et matériels subis chaque jour par les populations étrangères aux mains de Daesh, le film de Kheiron insiste encore une fois sur l’importance de changer de point de vue, sujet qu’il traite explicitement dans l’une des dernières séquences de dialogue entre les habitants de la banlieue dans laquelle s’installent Hibat et Fereshteh.

L’introduction qui prend le temps de présenter d’une part la famille de son père, d’autre part le contexte politique iranien des années 50 -notamment l’emprisonnement d’Hibat pendant sept ans pour s’être opposé personnellement au Shah- avec une légèreté jamais vulgaire et un humour qui fait toujours mouche, est suivie d’un film passionnant qui fait autant office de témoignage historique que de divertissement, démontrant la même aisance sur les deux terrains. Kheiron prend le risque d’intégrer son humour de stand-up à des situations graves, et parvient par le biais d’une écriture parfois réellement fine et originale, à surprendre à plusieurs reprises. Aucun personnage secondaire n’est sacrifié, des parents aussi drôles que touchants interprétés par Gérard Darmon et Zabou Breitman, au frère voleur maladif spécialisé dans le larcin vestimentaire (Ennasri). Le scénario est généreux et communicatif, et bien qu’il débouche sur une utopie un peu simplette -quand on veut, on peut- il embrasse chacune de ses thématiques avec une certaine maturité, qui nous fait sortir de la salle avec l’espoir d’un jeune réalisateur français à suivre.

Kheiron Tabib fait preuve d’assurance en retournant quelques scènes fortes et emblématiques du périple de tout migrant (en l’occurrence la traversée de la montagne, la dissimulation des documents pour échapper au contrôle de l’État Islamique). Il peut se targuer d’avoir trouvé un ton très personnel, en adéquation parfaite avec le style de jeu bon enfant opté pour l’interprétation de son père.

On est agréablement bercé par une bande originale aux sonorités diverses, mêlant musiques traditionnelles et envolées de piano lors des scènes les plus tragiques. Car si l’humour est omniprésent, l’émotion emporte certaines séquences, souvent muettes, parfois suspendues par des ralentis, mais évitant toujours -de justesse- le pathos. Une belle partition musicale qui empiète peu sur la sincérité du récit que filme le jeune réalisateur. Il en va de même pour la photographie qui, sans être beaucoup plus impressionnante que l’image standard des comédies françaises récentes, s’attaque tout de même à des décors variés sans se contenter du minimum syndical (les scènes de prison vues à travers les barbelés, les grands plans larges à l’épreuve des paysages iraniens…). Des petits détails qui, mis bout à bout, laissent l’impression d’avoir vu le travail d’un metteur en scène novice mais aventureux et concerné par tout ce qui suit l’écriture.

Le film est donc scindé en deux grandes parties: dans la première, Kheiron déboulonne avec une distance intelligente les instances extrémistes qui se sont emparé de son pays d’origine, et dont on prend un malin plaisir à les regarder sous un angle différent que celui de la terreur. La seconde, consacrée au portrait d’un voisinage de banlieue, se révèle plus sage mais mérite cette conclusion pleine d’espoir qui fait figure d’appel à l’harmonie sociale dans des zones où l’on ne sait plus contre qui ou quoi on est en colère. Une très belle surprise qui mériterait de se retrouver aux Césars début 2016, en tant que représentant du genre phare du cinéma populaire français -faisant suite à La Famille Bélier et à toutes les autres comédies grand public qui se sont invitées depuis le coup de gueule de Dany Boon- mais qui serait récompensé pour bien plus que ça.

Thomas Manceau

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