REVIEW: Le Fils de Saul, de Lazslo Nemes

Le Fils de Saul

[une autre voie]

Le Fils de Saul

Le Grand prix du dernier Festival de Cannes raconte l’histoire de Saul Auslander, un membre du Sonderkommando qui prépare secrètement avec d’autres membres une révolte pour fuir le camp. Repérant un jour le cadavre d’un enfant lui rappelant son propre fils alors qu’il travaille dans l’un des crématoriums, Saul va tenter l’impossible: lui offrir une sépulture.

Maladroitement encensé pour ses capacités immersives, Le Fils de Saul, premier film du jeune réalisateur hongrois László Nemes, est d’une grande intelligence, dans ses choix scénaristiques comme dans ses partis-pris de mise en scène. Derrière l’hégémonie du cinéma de Claude Lanzmann dans le débat sur la représentation de la Shoah, on avait décrié la fictionnalisation de ces heures sombres de notre histoire par des réalisateurs dont le credo était souvent l’émotion -Benigni avec La Vie est Belle et, dans une moindre mesure, Spielberg avec La Liste de Schindler– prélevant avant tout la part sensationnaliste des faits pour tirer les larmes du spectateur sans proposer une réelle tentative de témoignage. Nemes ne se range ni du côté de Lanzmann -qui a adoubé le film- ni de celui des deux autres réalisateurs.

On a beaucoup parlé de ce flou d’arrière-plan dans lequel était rejetée l’horreur des camps de la mort. Elle n’y est cependant pas évacuée: l’œil est indéniablement attiré par ce qui se déroule au-delà du visage inexpressif du personnage que l’on suit tout au long du film. Ce floutage participe d’une mise en scène qui fait le choix d’une représentation à la limite de l’onirisme, un cauchemar interminable pour le personnage principal qui voit sa mission sans cesse perturbée par des visions, des injonctions et toutes sortes de sons mécaniques infernaux indistinctement perceptibles.

La suffocation provoquée par le cadre aussi labyrinthique que sans issue provient également d’un scénario aux dialogues babéliens qui déroute sans arrêt, n’indique jamais clairement ce qu’il faut voir, entendre ou comprendre. Là encore, à l’indignation -ou à l’admiration- observée face à la stratégie d’immersion de Nemes, opposons la défense d’un projet qui tendrait plus vers une forme d’abstraction raccordant à nouveau avec un récit centré sur la subjectivité de son personnage, déjà presque mort et désormais animé par sa seule quête impossible. Le scénario chaotique autant que l’impressionnant dispositif de mise en scène semblent moins connectés à l’idée d’une énième œuvre incapable de trancher entre la fresque historique et le drame tire-larmes, qu’à la proposition critique et bouleversante d’une forme de représentation au service de son récit tortueux. Un récit fait de tâtonnements et d’esquives, qui prend la position de son personnage déshumanisé avançant presque à l’aveugle mais avec détermination.

Le Fils de Saul est une fable glaçante qui relève d’une distanciation périlleuse et surprenante de maturité pour un premier film. Le débat de la possibilité ou non de représenter la Shoah a peut-être encore lieu d’être, mais le film démontre avant tout une certaine assurance de la part d’un réalisateur qui a pleinement confiance en son projet, poussant le spectateur à la réflexion sans passer par la quête problématique de son émoi. Le risque caractérise mieux que n’importe quel qualificatif la démarche de László Nemes qui confie un film audacieux constituant, en évitant les écueils du sensationnalisme et des bons sentiments, un essentiel rempart contre l’oubli.

Thomas Manceau

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