REVIEW: Dheepan, de Jacques Audiard

Dheepan

[recette pour une bonne Palme]

dheepan

Il la voulait, cette Palme. Et il connaissait le moindre ingrédient nécessaire à son obtention. C’est malheureusement ce qui fait l’échec partiel du dernier film de Jacques Audiard, lauréat de la Palme d’or du Festival de Cannes 2015. Échec partiel, car Dheepan dispose d’arguments convaincants sur la forme.

Il y a d’abord la mise en scène soignée de son réalisateur, dès la très belle introduction présentant le personnage principal, un combattant des Tigres Tamouls, au beau milieu de la flore exotique du Sri Lanka. La caméra se déplace lentement, avec un grand angle magnifiant le décor multicolore comme pour amorcer la dimension onirique du film.

Premier ingrédient: un peu de poésie. Un peu plus tard, Audiard emprunte à Apichatpong Weerasethakul le potentiel hypnotique des feuillages à travers lequel se tient immobile un éléphant majestueux, et dont la vision semble hanter le personnage jusque dans sa nouvelle vie dans une banlieue parisienne où il s’installe avec une famille montée de toute pièce pour faciliter son départ d’un Sri Lanka en fin de guerre civile.

Dans ce nouveau cadre grisâtre tranchant avec les teintes luxuriantes des décors précédents, Audiard s’empresse de plonger ses personnages dans un drame social tout aussi taillé pour Cannes, tissant une intrigue centrée sur la quête d’intégration et l’éternel fantasme d’une banlieue parisienne ultra-violente qui fera progressivement ressurgir le guerrier qui sommeille en Dheepan. Deuxième ingrédient.

Car personne n’est dupe, Audiard n’est pas assez bête pour prétendre proposer une vision réaliste de cet environnement: le pseudo-réalisme du film n’est dû qu’à un naturalisme qui a la cote dans le cinéma d’auteur français (en particulier celui que l’on retrouve dans les différentes sélections cannoises).

Pour se dédouaner de toute responsabilité quant au message que pourrait véhiculer son œuvre, le réalisateur la décrit comme un pur film de genre. C’est ici que tout devient problématique, car le désir ardent d’Audiard de plaire en vue du Graal qui manquait à sa collection de récompenses le conduit à un non-choix. Il y a ça et là des touches de poésie, du social et de la mitraille.

Tout cela nous laisse plus avec un sentiment d’incomplétude que d’hybridité maîtrisée: le film ne trouve pas sa voie et se perd dans des influences sans rapport et bien trop évidentes. Alors qu’Un Prophète fonçait tête baissée, et tirait sa force de son authenticité et de sa personnalité, Dheepan ne pense qu’à son potentiel festival et s’assure à chaque plan de respecter la recette de la Palme en s’appuyant sur le fond et la forme des derniers lauréats, ce qui lui confère un caractère impersonnel parfois gênant. C’est probablement ce qui a dérangé ses détracteurs, et à juste titre. On aurait aimé qu’Audiard soit récompensé pour du Audiard, pas pour un pot pourri de ce qui a fait la force des derniers grands films palmés.

Restent la performance admirable de son trio d’acteurs principaux, d’une justesse troublante, et la beauté plastique du film dont la photographie, le son et le montage irréprochables donnent à penser que si Dheepan avait été à 100% un film d’Audiard, il eût été bien plus beau.

Thomas Manceau

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