Love: Gaspar Noé et la 3D, ça donne quoi ?

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Présenté Hors Compétition (en séance de minuit) à Cannes cet été, Love a débarqué sur les écrans le 15 juillet, précédé d’une double réputation: un Noé beau mais sage. Annoncé par son auteur comme un mélodrame sexuel en 3D, le film balance effectivement entre une plastique merveilleuse et un trop plein de dialogues gentillets qui semblent dissimuler une crainte de Noé de ne pas satisfaire avec le simple récit mémoriel de son personnage principal. Ce que ce jeune homme raconte (Murphy, marié et père d’un enfant de deux ans), c’est l’histoire mouvementée de sa relation passée avec Electra, traversant les méandres de sa mémoire durant un triste jour de pluie pour servir à nouveau le goût de Noé pour les narrations éclatées. Cette séquence remember est déclenchée par un message vocal désespéré sur le répondeur de Murphy, provenant de la mère d’Electra, inquiète de ne plus recevoir de nouvelles de sa fille depuis deux mois.

L’expérience Noé

Le défaut majeur du film est d’étouffer l’authentique histoire d’amour au centre de l’intrigue sous un amas de dialogues verbeux mêlant citations faciles, réflexions puériles sur l’amour, la mort et la vie, et échanges colériques peu convaincants (moins à cause des acteurs que du vide profond des répliques) entre les différents protagonistes. Noé a expliqué dans un entretien que la version initiale de son scénario (dont le concept remonte à quinze ans) contenait extrêmement peu de dialogues, ce qui pousse à croire que le réalisateur, apeuré de livrer à nouveau un film qui ne serait considéré que comme un pur objet visuel, aurait développé ces séquences dialoguées par pur remplissage. Pourtant, le film n’eût pas été plus vide délesté de ces verbiages, visant assez juste quand il s’agit de mettre en scène les grands moments d’une relation, ses transitions et ses passages à vide, grâce à la capacité indéniable de Gaspar Noé de créer une atmosphère propice à la libération des sentiments.

Il la retranscrit autant grâce à la magnifique photographie embrumée de Benoit Debie (encore lui !) qu’à un travail soigné sur la bande originale et le mixage sonore. Ainsi, la sélection musicale s’inscrit sur une partition sentimentale aux sonorités diverses: on y retrouve pêle-mêle Bach, Funkadelic, Pink Floyd, Erik Satie, Koudlam, John Frusciante…un grand huit musical à l’image des perturbations et apaisements émotionnels vécus par le couple.

On sent également le désir de Noé de conférer à sa romance la dimension métaphysique et le caractère hypnotique de son film précédent (Enter the Void),  en reprenant quelques effets stroboscopiques et sa mini-révolution de montage subjectif, avec ces micro-cuts noirs en guise de clignements d’yeux qui laissent espérer un vrai chamboulement de la narration visuelle dans ses prochains films. L’humour émane d’une autodérision constante (notamment lorsque Noé endosse le rôle décalé de l’ex-compagnon d’Electra, directeur d’une galerie d’art à la perruque ridicule), et d’une surenchère dans les clins d’œil et les private jokes.

Loin des extrêmes accès de violence de ses films précédents, Gaspar Noé n’a pas menti sur ses intentions de faire un véritable film d’amour en livrant des scènes de sexe à la fois explicites et lyriques, ce qui n’est pas si fréquent: si l’image léchée de Debie et l’ingéniosité des cadrages magnifient les corps filmés, Love prend le temps de montrer avec la même application baisers, caresses, pénétrations et orgasmes. Il n’en résulte ni excitation, ni répulsion, c’est l’admiration qui l’emporte, face au projet de Noé, dont la sincérité n’est entachée que par une surabondance de dialogues en dehors de ces belles séquences ou les gestes remplacent les mots.

Ajoutons un mot sur la 3D, sublime et efficace, qui élève encore le niveau de la mise en scène dans des séquences très différentes. On retient autant le travail sur la profondeur de champ dans les scènes se déroulant dans la chambre, que les faisceaux lumineux balayant une discothèque, ou encore le plan très commenté de l’éjaculation faciale à la tronche des spectateurs, certes un peu gadget. Cette giclée futuroscopesque n’est hélas pas la seule touche provoc’ de Noé, qui ne peut s’empêcher d’ajouter un crime ultime et grotesque à son personnage en fin de film, dans une scène sans ambiguïté et indigne du regard enfin touchant porté par le réalisateur sur ses personnages. Fâcheuse conclusion avant le beau relief du générique.

Mais au final, Love s’élève régulièrement à un niveau nettement supérieur à toutes ces bêtises et lourdeurs de scénario, et Gaspar Noé réussit l’exploit d’adoucir son cinéma sans bouleverser un univers glauque et perturbant, mais surtout personnel. Il est un auteur singulier, et se révèle de plus en plus à même de casser le cinéma français, de détoner parmi les autres réalisateurs de l’hexagone. La promenade brumeuse dans le parc des Buttes-Chaumont et la séquence du plan à trois sont parmi les plus belles scènes de l’année, et Love demeure un des rares films de 2015 à avoir su offrir si généreusement l’univers de son réalisateur.

Note: ★★★

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