REVIEW: 12 Years a Slave, de Steve McQueen

12 Years a Slave

[Oscar friendly]

12 years a slave

12 Years a Slave est un film de Steve McQueen, jeune réalisateur connu pour ces précédents films : Shame et Hunger.

Dans ce film tiré du livre témoignage éponyme de Solomon Northup de 1853, le film raconte la vie d’un homme libre, noir américain, né à New York et enlevé pour être vendu à des esclavagistes dans le Sud des États-Unis, en Louisiane. Il y travaillera comme esclave, pendant 12 ans, subissant les terribles sévices de l’esclavage avant de trouver le moyen de retourner chez lui.

Comme vous avez pu l’entendre un peu partout en ce moment, les critiques et journalistes américains inscrivent ce film dans une production Hollywoodienne sous l’influence du premier président noir des États-Unis, Barack Obama. Le film rejoint donc Le Majodome et Lincoln.

Maintenant, il faut être clair. Voir aujourd’hui des films sur l’esclavage, ou sur son abolition avec des héros noirs, tirés de faits réels et apportant des aperçus de l’esclavage est très intéressant. Il l’est d’autant plus quand on connaît dans le cinéma américain, l’importance qu’avait le Code Hays, le code de censure de la production cinématographique des studios hollywoodiens de 1934 à 1966. Code dans lequel par exemple, les rapports sexuels dits « interraciaux » étaient interdits .

MAIS, traiter d’un sujet comme celui-ci, qu’il s’agisse de l’esclavage, d’un massacre ou d’un génocide, mérite une attention particulière sur la mise en scène, il faut interroger le « Comment montrer ça ? ». Dans cette fresque historique, car c’est comme ça que le film se vend, aborder l’esclavage de manière frontale avec des aspiration réalistes est un jeu dangereux car l’image engage.

Les différentes représentations cinématographiques de l’esclavage aujourd’hui sont fausses, pas l’histoire, pas les scènes, mais la mise en scène. En d’autres termes, ce que le réalisateur nous donne à voir. Prenons un exemple concret : Dans une séquence, Solomon Northup ne se laisse pas humilier par un contre-maître blanc, nous le voyons ensuite dans un plan demi-ensemble (son corps entier et le décors à l’arrière plan) à la limite d’être pendu. Il arrive à se maintenir en vie car ses pieds touchent le sol.

Le récit que je viens de vous faire est vrai dans le film et cette scène dans le film est vraie face à l’histoire du livre de Solomon Northup. Mais, ce qui nous importe n’est pas qu’il soit pendu, mais c’est le risque de la mort permanent du à sa condition, et le traitement de scène par le réalisateur. Dans le film, McQueen nous montre ce plan en demi-ensemble, formellement bien construit, Solomon Northup presque pendu à droite de l’image, construisant par le corps de l’acteur une ligne rompant le cadre, et en arrière plan, nous voyons des enfants noirs qui jouent alors qu’il agonise.

Et ça dure, ça dure, ça dure tellement qu’on ne peut ignorer la volonté du réalisateur de nous montrer ça. On peut se dire : Super ! Enfin un réalisateur d’Hollywood qui aujourd’hui a compris l’importance du temps au cinéma… Mais non. Ce plan est ignoble et me rappelle le passage d’un texte de Rivette, alors critique aux Cahiers du Cinéma, intitulé « De l’Abjection ». Il parle alors du film Kapo de Pontecorvo. Peu importe que vous ayez vu le film ou non, l’important c’est le geste du réalisateur.

« Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Emmanuelle Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling avant pour recadrer le cadavre en contre plongée, en prenant le soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris ».

Et bien la configuration de l’esthétique mortifère se donnant pour vérité historique dans 12 Years a Slave s’approche bien trop près de ce texte, le travelling avant est remplacé par le temps et des coupes successives, car après tout, avec du temps on peut se passer du travelling avant. Mais alors, quelle type d’esthétique face à l’esclavage peut apporter un goût de réel, pas le réel même car c’est impossible, mais juste un bout, nous faire entrevoir quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de lourd, de pesant, et qu’il serait malhonnête de donner à voir comme vérité. Et bien pour rentrer dans l’esclavage, son abolition, et l’esthétique qui l’approcherait le mieux, c’est-à-dire, sans mentir et sans se mentir, j’ai deux exemples. L’un basé sur l’excentricité narrative et l’explosion graphique référencée, l’autre basé sur le travail de jeu d’acteur et le poids de la parole.

J’évoque bien sûr Django Unchained de Quentin Tarantino et Lincoln de Steven Spielberg. Il y a bien sûr les films documentaires qui ont prouvé leur valeur avec le travail de Rithy Pahn notamment sur les massacres Khmers avec S21, la machine de mort Khmère rouge.  Mais restons dans la fiction. Dans ses excès, Tarantino développe une esthétique de la violence démesurée et tellement forte qu’elle agresse le spectateur, pas forcément par la torture ou les sévices qui pourraient nous faire horreur dans le cadre d’une identification, mais le choc graphique des effusions sanguines qui viennent rompre les couleurs, ou encore la préparation du massacre qui se perd dans les flots de paroles, redoublant ainsi l’attente de la vision horrifique. Ces procédés donnent aux fictions de Tarantino, et à Django Unchained un goût de réel. La démesure, et l’irreprésentable s’affichent, mais si le cinéma ne peut rendre le réel, cela veut-il dire qu’il est encore pire que ce que Tarantino en montre ?

Dans ce cadre, l’excès de la fiction nous fait toucher du doigt une certaine réalité de ce qu’on ne pourra jamais se représenter (du moins dans ce type de configuration esthétique). Mais comme la visualisation des horreurs de la soumission, de la contrainte, et de la torture existe aujourd’hui, et que ces images nous parviennent par internet et par la télévision, le déballage et le surplus esthétique gratuit de McQueen est écœurant. Mais comment dénoncer l’esthétique d’un film dont le sujet est primordial, l’histoire inspiré de faits réels et avec la caution littéraire en gage de qualité, vous voyez ici le paradoxe et le chantage de la fiction qui se vend pour une réalité déterminée.

Vous allez voir un film réalisé dans ce qui se fait de plus académique, professionnel de l’école Hollywoodienne, une machine à Oscars. Pleurer et compatir, en se disant « C’était fou l’esclavage !», « Ouais, et en plus c’est vraiment arrivé ! ». Mais ce film n’apporte rien, si ce n’est une connaissance de ce que peut faire l’illustration Hollywoodienne face au livre de Solomon Northup Douze ans d’esclavage.

Théo Martineaud

 

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